L'ÉGLISE D'ESTAIRES ACTUELLE

" Négliger les choses religieuses du XVIIIe siècle ou les estimer petitement ce n'est pas comprendre ]'histoire de ce siècle, ce n'est pas le sentir. "

En plaçant en tête de ce chapitre cette sentence du célèbre historien que fut Ernest Lavisse, de l'Académie Française, nous avons voulu répondre par avance à certains de nos lecteurs qui diront sans doute : " L'auteur fait à l'élément religieux la part un peu trop large ". Nous leur répondrons : " Qu'y pouvons-nous ? L'historien ne fait pas l'histoire, il la raconte aussi objectivement que possible telle qu'elle se présente à lui. Et n'est-ce pas l'évidence même, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'au moyen-âge surtout pouvoir civil et pouvoir religieux s'enchevêtraient parfois à tel point que l'on ne discernait pas toujours exactement de quelle autorité émanait l'initiative de telle ou telle réglementation, de tel ou tel édit ?

N'est ce pas Guizot, ministre protestant et grand historien, qui écrivait que " les évêques avaient fait la France comme les abeilles construisent leur ruche ". A part quelques éclipses, cette collaboration des deux pouvoirs s'est plus ou moins continuée par la suite, et ce serait hypocrisie que de nier qu'il y a seulement cinquante ans, dans nombre de localités (et Estaires est de celles-là) l'administration civile était grandement influencée par le clergé, parfois, vice verse, et hâtons-nous de le dire, bien souvent pour le plus grand bien de l'ensemble de la population.

C'était l'" union sacrée " avant la lettre.

Ceci dit, revenons à notre propos qui sera pour l'instant l'église actuelle d'Estaires.

Dédiée comme les précédentes à saint Waast, cette nouvelle église a été construite de 1927 à 1930, d'après les plans de MM. G. Dumas, architecte, Bros et Montier, entrepreneurs, sur l'emplacement de celle détruite par les Allemands lors de leur reflux de 1918.

L'ancien vaisseau, édifié de 1854 à 1858, avait été accolé à une tour du XVIe siècle qui servait de clocher. Composé d'une nef principale avec collatéraux et transept, il avait été conçu en style ogival avec de belles proportions.

Pour répondre au désir des paroissiens, qui gardaient de leur église disparue un agréable et nostalgique souvenir, les artisans du nouvel édifice s'inspirèrent de la technique du XIIIe siècle sans faire de reconstitution archéologique, mais, au contraire, en cherchant à la moderniser.

Le plan du nouveau temple offre la forme d'une croix latine de 76 X 29 mètres orientée suivant les rites primitifs de l'Est à l'Ouest et comprenant :

1° le porche principal au rez-de-chaussée de la tour avec 2 porches latéraux formant dans leur ensemble, le narthex (vestibule de l'église) ;

2° la nef, longue de quatre travées, flanquée de bas-côtés simples avec petites chapelles ;

3° le transept simple d'une travée à chaque bras ; 

4° le chœur à, trois travées, avec collatéraux formant déambulatoire ;

5° la chapelle absidale, de même hauteur et largeur que la nef, s'ouvrant par un arc triomphal.

Le tout est construit en briques avec parement extérieur en briques de Rosendaël aux tons multicolores, et parement intérieur en briques flammées claires d'Haubourdin.

Le clocher, de 76 mètres de haut, est placé en avant du vaisseau et se compose d'une tour carrée qui se prolonge par une lanterne à huit pans à jour formant couronne à la base de la flèche, qui s'élance très pure au-dessus de la lanterne.

Le maître-autel, à retable, en marbre blanc, avec émaux de Limoges représentant les douze apôtres, et garnitures en bronze doré, statues en bois polychrome à l'ancienne, est un don d'une famille notable de la paroisse.

Quelques vitraux méritent l'attention, ainsi que la chaire de vérité.

Cette église, dont la première pierre fut posée par Mgr Jansoone, évêque auxiliaire de Lille, le 5 avril 1928, fut bénite par son Éminence le Cardinal Liénart, évêque de Lille, le 21 décembre 1930, et consacrée le 12 septembre 1932 par Mgr Jansoone, sous le pastorat de M. le chanoine Vaillant et la magistrature de M. Auguste Watine, maire de la ville, dont la compétence et le dévouement n'avaient pas été étrangers à l'heureuse issue de l'entreprise.

Nous compléterons ces renseignements empruntés à la Semaine religieuse de Lille et publiés par Monseigneur Détrez, l'érudit antiquaire lillois, par ceux ci-après, dus à la plume de Monseigneur Lhotté, secrétaire particulier de S. E. le Cardinal Liénart, et que nous puisons dans son bel ouvrage intitulé " Les églises de la Flandre maritime au Nord de la Lys ".

A la frontière du pays d'Alleu, l'église d'Estaires est, parmi les nouvelles, celle qui se rapproche le plus des églises flamandes. Trois vaisseaux de même hauteur séparés par de hautes colonnes dans la nef et le chœur, par des piliers à colonnettes à la croisée du transept. Vue en enfilade ou transversalement, elle a des façons de cathédrale avec ses arcs surélevés, ses voûtes roses croisées de nervures blanches, son chœur à déambulatoire et - chose rare - sa chapelle absidale où scintillent d'admirables verrières. On lui trouve une ressemblance avec l'église Saint-Maurice de Lille, qui demeure le modèle des églises du terroir.

Aujourd'hui, les chaires monumentales et sculptées d'autrefois ne sont plus de mode et les haut-parleurs suppléent avantageusement aux abat-voix de jadis. Celle d'Estaires d'avant 1918, qui était cependant remarquable, à fait place à une sorte d'ambon en marbre auquel on accède par un double escalier et qui mérite très exactement la dénomination de " chaire " romaine.

Pour parler des fonts baptismaux, Monseigneur Lhotté, devient lyrique:

A Estaires, écrit-il, nous sommes au paradis. Les parois de la chapelle en plein midi sont parsemées de formules vivantes de l'Écriture, autour des Apôtres, témoins du Christ. Dans les vitraux, le baptême du Sauveur, le baptême de Clovis, auquel participe saint Vaast, qui est aussi celui de la France, et le baptême d'un enfant d'aujourd'hui, sont un hymne à l'Esprit-Saint, triomphant dans le baptisé.

Quant aux autres vitraux, voici comment s'exprime notre éminent " cicérone " :

" Plus riches de couleurs, plus riches encore de pensée sont les vitraux de la chapelle absidale. La composition en est remarquable aussi bien par le mouvement des arabesques que par la disposition des figures de grande, de petite et de moyenne échelle. Un souffle d'épopée anime ces expressifs personnages depuis Jacob, Moïse, Booz, au bois des verrières jusqu'à la Vierge du sommet dans la joie, dans la douleur et dans la gloire.

Ces lignes étaient écrites avant la guerre 1939-1945. Hélas ! pourquoi faut-il qu'une fois encore nous ayons à déplorer les ravages occasionnés par elle et spécialement les mutilations que cette belle église a dû subir.

Fort heureusement au moment où nous écrivons, nous apprenons que la restauration de l'église Saint-Waast d'Estaires est en bonne voie puisqu'une nouvelle bénédiction vient de lui être conférée avant sa remise au culte (avril 1951), sous le pastorat de M. le curé Capelle, vice-doyen ; M. Pierre Lefrancq étant maire dont l'action a été prépondérante dans cet heureux événement.

En terminant ce chapitre, souhaitons que les artistes de toutes catégories qui seront appelés à mettre la dernière main pour restituer à cet édifice son ancienne splendeur s'inspirent des élogieuses appréciations formulées par une voix aussi autorisée que celle de Monseigneur Lhotté.


LE MONUMENT AUX MORTS DES DEUX GUERRES.
LA FAMILLE GAMELIN.

Sortons de l'église par le grand portail et, après avoir contourné le petit square Saint-Waast qui en forme comme le parvis, arrêtons nous un instant pour nous recueillir devant le monument aux morts de la Guerre.

Placé au centre du square, il représente, sous les traits d'une femme au noble maintien, la Ville d'Estaires déposant une couronne sur la tombe de ses enfants morts pour la Patrie et dont les noms sont inscrits, comme sur une dalle funéraire, sur des tables de marbre déposées à ses pieds.

Sobre d'allure, ce monument a cependant grand air et nous change un peu de tous les poilus et coqs gaulois aux poses avantageuses que l'on rencontre dans de trop nombreux villages de France et dont la pauvreté d'expression n'a d'égale que la niaiserie suffisante.

Le monument aux morts d'Estaires fut inauguré au milieu d'un immense concours de peuple et de sociétés d'anciens combattants par M. le Général Maurice Gamelin chef d'État-Major général de l'Armée française, qui devait devenir, pendant la première année de la guerre 1939-1945, le généralissime malheureux des armées alliées.

Originaire d'Estaires par son père, qui, tout jeune, quitta sa ville natale pour entrer à Saint-Cyr, il faisait partie en effet d'une très ancienne et très notable famille adonnée à la fabrication et au négoce de la toile, et Estaires ressentit tout l'honneur que le général Gamelin lui faisait en acceptant de présider à cette cérémonie patriotique.

Son père, le général Zéphirin Gamelin, blessé comme officier à Solferino, devait devenir, par la suite, contrôleur général d'Armée, grade qui équivaut à celui de général de division, et il nous souvient que peu avant la guerre 19I4-1918 il vint, accompagné de son fils officier, procéder à la remise de la médaille commémorative de la guerre de 1870 aux quelques vétérans estairois qui y vivaient encore.

Par ailleurs, une rue de notre ville porte le nom de son valeureux enfant et en 1896, lors de la promotion de M. Zéphirin Gamelin au grade de général, le conseil municipal d'Estaires lui adressa, au nom de sa ville natale, ses plus chaleureuses félicitations. M. le Général Z. Gamelin voulut bien joindre à sa lettre de remerciements une généreuse offrande en vue d'une distribution de pain aux indigents de la commune.

Quant à son fils Maurice, il commanda le 1er bataillon de chasseurs à pied et, en 1914, il se trouvait être chef d'État-Major particulier du généralissime Joffre et, à ce titre, il aurait contribué à la rédaction du fameux ordre du jour aux armées qui précéda la bataille de la Marne, bataille qui se termina par une victoire qui fut à l'origine du rétablissement français et de la victoire définitive.

Le général Maurice Gamelin fut ensuite appelé à commander en chef le corps expéditionnaire qui, vers 1924-1925, fut chargé de ramener l'ordre dans le Moyen-Orient : la Syrie, le Liban et le pays des Druses, opération qu'il mena à bien.

Nous n'aurons pas ici l'outrecuidance d'émettre la moindre appréciation sur le rôle assumé par le généralissime Gamelin pendant la période d'août 1939 à mai 1940, le général s'est chargé lui-même de le définir pour l'histoire et la postérité, et ce n'est pas nous qui clamerons le " Vae victis ", malheur aux vaincus, que l'on jette si facilement au courage malheureux.

Qu'il veuille bien trouver dans ce modeste Essai l'assurance des sentiments de déférence et de gratitude que tous les bons Estairois nourrissent pour celui qu'ils sont fiers de toujours considérer un peu comme leur concitoyen et qui, à tous ses autres titres, pouvait ajouter celui d'être, par sa mère, cousin du P. de Foucauld, le célèbre et saint ermite du Sahara.

Lors de l'inauguration du monument aux morts, le généralissime disait dans son discours, en évoquant la branche flamande de son père :

 " Si les hasards de la carrière militaire, qui était aussi celle de mon père, m'ont effectivement fait naître à Paris, je n'ai jamais oublié que toute ma famille paternelle - si loin que je la connaisse - était de la Flandre française en bordure du pays où on parle flamand. "

Et il ajoutait : " Si mon père (qui fut des vôtres jusqu'à sa mort en 1921) était resté à Paris quand il passa au cadre de réserve, il ne manquait pas, pieusement et profondément fidèle à son coin de terre, de retourner plusieurs fois par an au pays natal auprès des siens. "

 (Cf. Gamelin, par PERCHERON, Paris, 1939, Éditions documentaires.)


SOCIÉTÉS ET FÊTES LOCALES

La région du Nord est sans contredit celle de toute la France où l'esprit d'association est le plus développé et ceci dans tous les domaines : religieux, politique, syndical, économique, artistique, mutualiste, etc. La devise de nos voisins flamands " L'Union fait la force " est, pour une bonne part, celle de nos concitoyens flamands.

Estaires ne manque pas à cette règle et les sociétés y sont nombreuses et florissantes. Il n'entre pas dans le cadre de cet Essai d'en donner une nomenclature qui serait peut-être incomplète, et encore moins d'en faire l'historique. Nous ferons toutefois exception pour quelques-unes d'entre elles qui sont, pour ainsi dire, plus intimement liées à la vie de la cité à laquelle elles apportent, en toutes circonstances, le concours le plus dévoué.

On aime la musique à Estaires et il suffirait d'en donner pour preuve les auditeurs nombreux qui se pressent autour du kiosque de la Grand'Place lors des concerts qu'y donne la Musique municipale, Ajoutons que plusieurs de nos concitoyens ont embrassé avec succès la carrière musicale soit dans l'armée, soit dans les grands concerts parisiens, soit à la radio, et que plusieurs y ont tenu une place honorable. La réputation de cette excellente harmonie a toujours été grande. Pour ne nous en tenir qu'au passé, disons simplement qu'elle paraît avoir eu son apogée sous la direction prestigieuse de son chef, M. Quesnay, qui était en même temps le directeur très apprécié du " Club des vingt " de Lille, et sous l'impulsion de ses deux présidents successifs les frères Édouard et Léon Fénart, industriels de notre ville.

Nous rappellerons aussi qu'en 1900, à Paris, à l'occasion de l'Exposition Universelle, l'Harmonie municipale d'Estaires, classée en division supérieure (2e section), obtenait au concours : un 1er prix de lecture à vue ; un 1er prix d'exécution ; et un 2e prix d'honneur.

Si le passé est souvent garant de l'avenir, gageons que depuis 1900 la valeur de cette phalange artistique n'a pas faibli et que des succès aussi brillants que ceux que nous venons de rappeler sont venus ou viendront couronner ses efforts et son drapeau.

Discipline, tenue, ordre, dévouement, telles ont été de tout temps les qualités maîtresses de la Compagnie des sapeurs-pompiers d'Estaires qualités unanimement reconnues dans toutes les manifestations auxquelles elle prend part : cortèges, revues, festivals, etc., et qui lui ont valu une excellente renommée, sans oublier le dévouement qu'elle apporte en cas de sinistre ou de catastrophe.

Citons également pour leur belle tenue et leurs succès dans les compétitions sportives les deux sociétés de gymnastique : la Jeanne d'Arc et l'Étoile estairoise. La Jeanne-d'Arc a été champion des Flandres en division Excellence, en I952.

Nous n'aurions garde d'oublier " l'Union bienfaisante ", qui, depuis de nombreuses années, en dehors de toute préoccupation étrangère à son titre, organise un cortège mi-historique, mi-carnavalesque au profit des pauvres de la commune. Cette " cavalcade ", comme on l'appelle, a lieu maintenant le lundi de la Pentecôte si bien qu'elle est devenue, pour ainsi dire, la fête du pays au même titre que la " ducasse ", qui a lieu le deuxième dimanche de septembre, date à laquelle les forains se donnent rendez-vous à Estaires.

Signalons aussi que les processions religieuses revêtent à Estaires un cachet de piété, de recueillement et de somptuosité dans les costumes et autres ornements que leur envient les paroisses des alentours.

Disons encore que si d'anciennes sociétés et d'antiques amusements : (tir à l'arc, du jeu de boules, des combats de coqs (vestiges sans doute de l'occupation espagnole), " pinsonneux ", tendent de plus en plus à disparaître, d'autres tels les "coulonneux" et les associations sportives, se multiplient. .

Enfin, il nous plaît de signaler, dans le cadre des conférences populaires et des séances récréatives qui rompent la monotonie des longues soirées d'hiver, l'heureuse initiative prise par un de nos concitoyens, M. Maurice Warin, qui, sous le titre très approprié de " Visions du Passé ", a eu la bonne idée de faire revivre l'Estaires d'autrefois par des causeries agrémentées de projections de vues anciennes et modernes qui retracent l'histoire de notre ville. C'est un vrai musée photographique que M. Warin a ainsi constitué et nous savons que son initiative a été hautement appréciée par des auditoires nombreux et empressés ; à ce titre, elle méritait d'être mise en relief dans ce livre tout consacré à notre ville natale. Et s'il nous était permis d'exprimer un souhait, formulons le vœu que les vues et clichés réunis par M. Warin soient reproduits pour former un " legs " destiné aux générations futures : Estaires, maintes et maintes fois anéantie, aurait alors quand même son " musée ".


LE NOUVEL HOTEL DE VILLE

Le nouvel Hôtel de Ville-mairie, qui remplace celui construit en 1612 que nous avons décrit en son temps et qui a été anéanti par la guerre 1914-1918, est un monument du style Renaissance flamand, et qui, avec des proportions évidemment moindres, s'apparente, à cet égard, avec ceux d'Armentières, Bailleul, Merville et même de Lille.

Conçu par M. Dumas, le même architecte à qui l'on doit l'église paroissiale, il a été construit en 1928 et 1930, M. Watine-Lhotté étant maire.

Situé sur la Grand'Place, en plein centre de la ville, il est d'un fort bel aspect avec son coquet beffroi flamand. Indépendamment des services de la mairie, de l'état civil, des P. T. T. et de la police, il comprend une belle salle pour les réunions du conseil municipal, une autre pour les mariages, une autre enfin, pouvant servir de " salle de fêtes ".

Des annexes sont réservées aux services de la police et des P. T. T. Il n'a subi que des dégâts superficiels du fait de la guerre 1939-1945, mais les archives de 1918 à 1939 ont disparu....


GUERRE DE 1939-1945

Peu de faits saillants marquent, en ce qui concerne Estaires, cette triste période. Après une mobilisation effectuée " techniquement " dans d'excellentes conditions, mais moralement sans enthousiasme pour une cause plus ou moins discutable aux yeux de certains, nous dirions même dans une sorte d'indifférente apathie, ce fut bientôt ce que l'on a appelé, la " drôle de guerre ", période d'attente et de tâtonnements pendant laquelle manifestement chacun des belligérants cherchait, sinon à négocier, du moins à gagner du temps.

Puis, tout à coup, survint le coup de tonnerre de mai 1940, où les armées alliées, qui étaient restées pendant de longs mois figées dans une immobilité absolue et démoralisante, furent submergées par un ennemi supérieur en nombre, en armement et au moral, et refoulées en désordre partie dans notre région, vers Dunkerque et la côte, le reste vers le Midi de la France.

Dans cette extrémité, Estaires, qui, de par sa situation sur la grande voie de communication qui mène au camp retranché de Dunkerque, se trouve, une fois encore dans son histoire, exposée aux rudes coups de l'ennemi. Le général Prioux, qui commandait l'armée française, avait établi son quartier général à Steenwerck, à proximité d'Estaires, où d'ailleurs il fut fait prisonnier le 29 mai.

La veille, Lille était tombée, libérant ainsi des troupes d'investissement, qui, à leur tour, se ruèrent vers la mer. Ce fut alors, pour la population civile, ce que l'on a appelé du nom biblique l' " Exode ". Dans presque toute la France, et dans le Nord en particulier, des populations entières et affolées fuyaient sans but défini devant l'ennemi, encombrant les routes, gênant les opérations militaires et offrant des cibles faciles aux bombardements aériens.

Quand elles virent que même leur retraite était coupée, que tout espoir d'échapper à l'ennemi était perdu, ces foules, exténuées et hébétées, refluèrent à leur tour vers leur point de départ pour rentrer dans des foyers souvent pillés et dévastés.

Triste époque, pire que les temps moyenâgeux, où les sentiments humains disparaissaient pour ne laisser place qu'aux pires instincts.... Passons....

L'armistice vint bientôt, et ce fut l'occupation allemande longue de quatre grandes années sous un régime que l'on a appelé " zone interdite " et qui, en fait, était une véritable amputation du reste de la France.

Cependant, la nature réclame ses droits. Le premier mouvement de stupeur passé, chacun se remit au travail, gardant dans son cœur la foi en des jours meilleurs et dans la libération de la Patrie. Ils vinrent, en effet, ces jours tant désirés et, en septembre 1944, sans trop de convulsions militaires, Estaires, déjà bien meurtrie en 1940, était enfin délivrée, sans avoir à subir les nouvelles dévastations qui accompagnent d'ordinaire la retraite de l'ennemi vaincu et dont elle avait déjà fait la triste expérience en 1918.


EMILE ROCHE, UN ESTAIROIS  PRESIDENT  DU CONSEIL ÉCONOMIQUE NATIONAL

Le Conseil Économique National est une institution de la IVe République.

Cet organisme, dont les membres sont désignés par le Gouvernement, a dans ses attributions l'examen pour avis des projets et des propositions de lois de sa compétence économique. Il peut être consulté par le Conseil des ministres ; il l'est obligatoirement sur l'établissement d'un plan économique national de plein emploi.

M. Léon Jouhaux, qui fut le premier président de cette assemblée étant décédé, ce fut M. Émile Roche qui fut élu par ses collègues pour le remplacer (1954).

M. Émile Roche est né à Estaires le 24 septembre 1893. Après avoir débuté dans le journalisme comme rédacteur au Cri des Flandres, organe républicain de l'abbé Lemire, aujourd'hui disparu, il fut mobilisé durant la guerre de 1914-1918, qu'il termina comme capitaine. Il se lança ensuite dans la politique radicale, fonda les journaux La Voix, La Semaine, La République, également disparus et s'occupa de questions économiques.

Secrétaire, puis vice-président du parti radical, membre de plusieurs conseils d'administration de sociétés industrielles et commerciales, il fut désigné par le gouvernement comme membre du Conseil économique, dont il avait préconisé l'institution et dont il devint le président. M. Émile Roche est grand-officier de la Légion d'honneur.


ESTAIRES DE NOS JOURS 1950-1957

Au dernier recensement (1954) Estaires comptait 4613 habitants (dont 95 étrangers) et 2911 électeurs et électrices, soit une augmentation de 215 habitants sur le recensement précédent (1946).

La superficie totale de la commune est de 1337 hectares.

A 16 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer, Estaires . est située entièrement sur la rive gauche de la Lys, navigable à cet endroit ; à 30 kilomètres de Lille, 55 de Dunkerque, 19 d'Hazebrouck, 15 d'Armentières, Bailleul, Béthune, La Bassée, 25 d'Aire, 7 de Merville, chef-lieu de canton.

Les hameaux et lieux-dits sont : l'Épinette, le Grand-Bois, le Petit-Bois, la Morienne, la Nouvelle-France, le Vert-Gazon, le Trou-Bayard, le Pont-Poivre et le nouveau quartier sis sur la route de Merville et dénommé Givet.

Trois ponts donnent accès à la rive droite de la Lys, où se trouve La Gorgue. Installés à environ un km d'intervalle entre eux, ce sont vers l'amont, le pont de la Lys, qui dessert l'agglomération proprement dite de La Gorgue ; le Pont de la Meuse, qui donne accès par une large voie et un chemin de halage, à la gare de la SNCF. et à la presque totalité des usines installées sur la rive droite ; et enfin, plus en aval, le Pont d'Estaires, débouché sur la route d'Armentières et vers le Grand-Chemin d'Estaires à La Bassée.

Le chemin de fer (ligne d'Armentières à Berguette, construite en 1878-1879) la dessert par une gare située sur le territoire de La Gorgue, approximativement à égale distance des deux centres, d'où son nom officiel de " gare de La Gorgue-Estaires ". Du fait de la suppression des trains de voyageurs, son trafic a quelque peu baissé, mais il est encore important pour les marchandises.

Il y a quelques années, un tramway à vapeur joignait Estaires à Béthune. Il a été remplacé par un service d'autobus qui dessert La Gorgue, Lestrem et Locon. De même, un service fréquent et régulier d'autobus met Estaires en relation avec Lille, par Armentières; avec Saint-Omer, par Merville, Saint-Venant et Aire ; et pendant la bonne saison, avec Dunkerque par Cassel.

Au point de vue administratif, Estaires fait partie du département du Nord, et depuis la suppression de certaines sous-préfectures, et notamment de celle d'Hazebrouck, de l'arrondissement de Dunkerque.

Sous le rapport judiciaire, elle est du ressort de la Cour d'appel de Douai, de la Justice de paix de Merville et du Conseil des prud'hommes d'Armentières. Quant au tribunal de premier instance, il a été maintenu à Hazebrouck.

Au point de vue religieux, la paroisse d'Estaires appartient au diocèse de Lille et au décanat de Merville. Il n'y a pas d'autre culte que le culte catholique.

Quant à l'enseignement, les établissements scolaires sont du ressort de l'Académie de Lille. L'instruction y est donnée : pour les garçons, par un collège secondaire libre, dit Institution du Sacré-Cœur et École Louis Blanquart, dirigé par les prêtres du diocèse, et, pour les garçons et les filles par deux écoles primaires communales et deux écoles primaires libres.

Une brigade de gendarmerie, casernée à Estaires, assure le maintien de l'ordre dans une notable partie du canton, de conserve avec les brigades de Merville et de La Gorgue.

Estaires a été décorée de la Croix de guerre, qu'elle joint à ses armoiries, en témoignage de sa conduite digne d'éloges durant la guerre de 1914-1918 et en mémoire des cruelles dévastations dont elle a été une des principales victimes de la région.

Actuellement (1956) au point de vue électoral Estaires fait partie de la première circonscription du département du Nord, qui élit quatre députés à l'Assemblée nationale.

Quant à l'Administration municipale, elle comprend un conseil municipal de vingt trois membres, qui élit un maire et deux adjoints.

Jadis, on parlait presque exclusivement à Estaires une sorte de patois picard très différent de celui de la région d'Armentières et de Lille, cependant toute proche. Ce patois était émaillé de mots ou d'expressions à consonance espagnole, réminiscences sans doute de la longue occupation de la contrée par les troupes d'au delà des Pyrénées. - Actuellement, cet idiome a tendance à disparaître, conséquence probable d'une plus grande diffusion de la lecture par les livres et journaux, et de l'instruction en général.

Comme dans toute la France, l'éventail politique s'est, dans ces dernières années, largement ouvert à Estaires, où, lors des scrutins, on est loin de retrouver les substantielles majorités du deuxième Empire et même celle obtenue sous la troisième République en 1888 par le général Boulanger. Nous avons donné déjà quelques indications sur les premières ; voici, à titre purement documentaire et sans vouloir faire aucun rapprochement entre des conceptions politiques différentes, le résultat de l'élection du général Boulanger, à laquelle, tout enfant, nous avons assisté et qui nous est restée dans la mémoire du fait de l'intense propagande par affiches, chansons, portraits du général qui a été faite à l'époque.

ELECTIONS DE 1888

Département du Nord

Inscrits : 365 977. Votants : 268 774 soit près de 100 000 abstentions, en majeure partie conservatrices.
Général Boulanger : 172 853 voix.
Foucart, avocat républicain de Valenciennes : 75 718 voix

Canton de Merville

Inscrits : 5.690. Votants : 3.500 soit près de 2 200 abstentions.
Général Boulanger : 2 822 voix.
Foucart 512 voix.

Estaires

Inscrits : 1 813. Votants : 1 120 soit près de 700 abstentions
Général Boulanger : 951 voix.
Foucart 101 voix.

Élections législatives de juin 1951 ( et octobre 1951 )

Sur les 2435 suffrages exprimés (car depuis 1946 les femmes sont électrices) les voix se sont ainsi partagées :
M. R. P. (Mouvement républicain populaire) 644 voix (355)
S. F. I. O. (Socialiste français intern. ouvrière) 548 voix (472)
R. I. (Républicains indépendants) 457 voix (925)
P. C. (Parti communiste) 407 voix (342)
R. P. F. (Rassemblement du peuple français ) 379 voix (2O7)

Dans l'appréciation de l'opinion politique de notre ville nous pensons que ces chiffres n'ont rien d'absolu, car il est bien certain que lors de scrutins locaux, où la personnalité du ou des candidats entre davantage en jeu, les résultats peuvent être sensiblement, différents. (Entre parenthèses, les chiffres du scrutin suivant (octobre 1951).

Élections municipales de 1953

En mars 1953, à la suite de démission, pour motif d'intérêt local, du maire M. P. Lefrancq et de 15 conseillers municipaux, une élection complémentaire eut lieu qui donna les résultats suivants :

sur 2 720 électeurs inscrits et 2 100 votants, ont obtenu :
Liste d'Union Communale et Sociale (R. P. F. et modérés) 1085 voix
élue toute entière ;
Liste socialiste et U. R. (radicaux et S. F. I. O.) 618 voix ;
Liste communiste : 213 voix.

A la suite de ce scrutin, M. P. Bar fut nommé maire à l'unanimité.

Le mois suivant, lors du renouvellement général des Conseils municipaux, les résultats furent les suivants :

inscrits 2 720, votants 2.459 : ont obtenu,
Union Communale et Sociale : moyenne 1461 voix
(21 élus pour 23 sièges),
Union Républicaine et ouvrière : moyenne 868 voix
Pas de liste communiste.

Au scrutin de ballottage pour les 2 sièges restants, ce sont les candidats

S. F. I. O. qui l'emportent par 1076 voix
U. C. et S. 561 voix
M. R. P. 566 voix

Le 8 mai 1953, M. Paul Bar était réélu maire de la ville d'Estaires.

Référendum du 28 septembre 1958

qui, de l'avis de tous, doit marquer une date mémorable dans le mouvement politique français et même dans les destinées de la France.

On sait que cette consultation nationale a donné, pour la métropole, 17 millions et demi de voix, près de 80% de " oui ", c'est-à-dire somme toute de partisans de l'accession au pouvoir du général DE GAULLE contre 4 millions et demi de " non ", hostiles.

En ce qui concerne Estaires, qui nous intéresse plus particulièrement ici, voici quels ont été les résultats de ce référendum :

Électeurs inscrits : 3 048 Votants : 2 737 Suffrages exprimés : 2 709.
Pour le " oui " : 2 349, soit 87 % des suffrages exprimés.
Pour le " non " : 360, soit 13 %


COMMERCE ET INDUSTRIE.

Tissages de toile, manufactures de confections, de lingerie, constructions mécaniques, distillerie, raffinerie de sel, savonnerie, scierie mécanique, construction de bateaux, fabriques de meubles, de galoches, usine à gaz, brasserie, usines de conserves : pois, etc.

CULTURES PRINCIPALES.

Blé, avoine, seigle, pommes de terre, betteraves, haricots, pois verts, tabac, etc.
Nombreuses prairies pour l'élevage des vaches laitières (beurre, œufs, volailles, légumes, fruits, etc.).

LA LYS

Et pour terminer sur une note bucolique, disons encore que la Lys, qui coule nonchalamment à travers champs et prairies, est une rivière très poissonneuse et qu'il n'y a pas bien longtemps encore, " un train des pêcheurs " amenait chaque dimanche de la bonne saison un fort contingent de " chevaliers de la gaule " en provenance de Lille-Roubaix-Tourcoing, amateurs de pêche et de tranquillité dans cette paisible vallée, si reposante et si accueillante à ses visiteurs et si bien nommée " vallée de la Lys ".


EPILOGUE

Nous voici parvenu au terme de la tâche que nous nous étions assignée. Écrite sans prétention littéraire aucune et avec le seul souci de fixer quelque peu dans le temps l'histoire de notre ville natale, ce petit livre, nous l'espérons, aura l'heur de plaire à beaucoup de nos concitoyens ou autres lecteurs et que, tel un document familial ou un ami que l'on tient à consulter de temps à autre, il trouvera place au foyer et dans leurs bibliothèques ou vieilles armoires d'autrefois.

On a beau lire des romans, parvenu à un certain âge (comme l'écrit dans Le monde l'académicien Émile Henriot, juin 1951), il n'y a que l'histoire qui intéresse. Elle est le plus passionnant et le plus humain des romans, celui qui n'a jamais cessé d'être mystérieux, si souvent qu'on ait pu le relire.

Sa matière, c'est l'homme, l'ensemble des hommes, et ce qui leur est arrivé à travers les temps. Elle ne lâche jamais tout à fait son secret ; il y a toujours à l'interpréter. Qui se croirait quitte avec elle pour avoir lu à fond le plus objectif (en apparence) des manuels n'y entend rien : il reste en deçà.

On sait des faits, des dates, des chronologies, des listes de rois, des batailles et le contenu des traités : ce qui est dans le dictionnaire. Mais l'intelligence de ces faits reste personnelle, comme une conclusion à en tirer....

C'est ce qu'affirmait déjà Joseph de Maistre, lorsqu'il écrivait : " L'histoire est la politique expérimentale : c'est la seule valable. "

Telle est, rapportée évidemment à la modeste échelle de notre Essai, la conclusion que nous en tirerons nous-même, heureux si nous sommes parvenu, si peu que ce soit, à entretenir ou à ranimer chez nos concitoyens le culte de leur petite patrie, semblable en cela à l'illustre Chateaubriand qui, après avoir parcouru cependant une grande partie du globe, traduisait par ces vers touchants et inoubliables les sentiments que lui inspirait sa Bretagne natale :

Combien j'ai douce souvenance
Du lieu béni de ma naissance,
Plus cher que les plus beaux séjours,
Mon pays sera mes amours.
Toujours.

César  Jourdin.   Lille, 1957.