RÉCIT DU VICAIRE
LAGNIEZVoici, d'après le
vicaire Lagniez, une relation, prise sur le vif, de l'époque sur la situation
religieuse de la paroisse durant une partie de la période révolutionnaire, et
à un moment où Estaires faisait partie du diocèse du Nord, dont les limites
étaient celles qui devaient former le diocèse de Cambrai.
|
"
L'évêque constitutionnel du Nord, Primat, trouva un prêtre selon ses
désirs pour administrer la paroisse d'Estaires. C'était un nommé
Swampouille, ancien religieux de Ham, qui, après avoir excité des
discordes dans le couvent où il se trouvait, avait adopté les idées
de la Révolution, engagé les laïcs à acheter les biens
ecclésiastiques et prêté le serment érigé par la Constitution.
Ce moine apostat, nommé curé d'Estaires par Primat, arriva dans cette
ville le 17 mai 1791 et fit le serment entre les mains du maire qui
était alors le sieur Charles. - Le lendemain Swanpouille, introduit
dans l'église par les autorités civiles et la force armée, célébra
la messe dans l'église et fit la procession qui avait toujours lieu le
3e dimanche de mai, accompagné du sieur Charles, frère du maire,
ancien religieux de Blangy, qui devait, quelques jours après, prêter
le même serment.
Le prêtre sacristain, M. Béghin, les RR. PP. Récollets n'y
assistèrent pas; les Sœurs Grises ne parurent pas aux vêpres, mais
n'osèrent refuser de chanter un motet au Saint-Sacrement quand la
procession, présidée par l'intrus, entra dans leur chapelle.
Un certain nombre de personnes, les unes par crainte, les autres par
ignorance, quelques-unes par cupidité et dans l'espérance de pouvoir
acheter à vil prix les biens ecclésiastiques déclarés " Biens
Nationaux ", ou par attachement aux idées nouvelles, continuèrent
ensuite de se rendre aux offices et participèrent ainsi au schisme
constitutionnel. |
Pendant ce temps,
réfugié à Poperinghe, l'abbé Lagniez, vicaire, recevait la visite de ses
anciens paroissiens d'Estaires, parmi lesquels on cite Catherine Malfugeon,
maîtresse d'école au Trou Bayard, qui exerçait une grande influence sur le
quartier où elle résidait et contribua puissamment à y maintenir l'esprit de
foi et les saines doctrines.
Beaucoup de personnes,
même parmi les égarés, allaient en pèlerinage à Amettes, pays natal du
vénéré (aujourd'hui saint) Benoît Labre, et en en revenant voyaient à
Lespesses M. Vincent, oncle du saint, et curé de cette paroisse ; elles se
convertissaient de sorte que le nombre de mécréants allait sans cesse en
diminuant.
La tranquillité
relative qui suivit l'arrivée du curé apostat ne fut pas de longue durée,
car, au commencement de janvier 1792, les RR. PP. Récollets furent mis en état
d'arrestation dans leur couvent, qu'ils durent quitter définitivement fin
juillet suivant.
Le 15 décembre 1791,
la municipalité ayant fait demander les clés de l'église du Doulieu au
curé-prévost de cette paroisse, le curé constitutionnel d'Estaires
Swampouille pénétra dans l'église, accompagné d'une centaine de gardes
nationaux armés et, durant la messe, prononça un discours rempli d'attaques
contre les prêtres et laïcs fidèles à Dieu et à l'Église.
Nous avons dit plus
haut comment avait fini le curé Swampouille.
Au mois de février
1792, la ville d'Estaires fut agitée par des troubles et des scènes de
désordre.
Le maire ayant donné
sa démission, les catholiques prirent la résolution d'agir avec énergie au
moment des élections et de porter leurs suffrages sur M. Wexsteen.
Dans le même temps,
les jeunes gens appelés par la conscription sous les drapeaux, excités par la
boisson et laissés à l'oisiveté, se livraient à toutes sortes d'exactions et
de pillages jusqu'au moment où, appelés définitivement aux armées, ils
partirent, les uns rejoindre leur corps, les autres se réfugier en Belgique
pour échapper au service militaire.
L'AUTORITÉ
CIVILE PENDANT LA RÉVOLUTION
A la suite des
élections ordonnées par le nouveau régime, l'administration de la commune
passa entre les mains d'un directoire local qui nommait, dans son sein, un maire
et un adjoint. Les noms des nouveaux élus, que nous avons relevés lors de nos
recherches, prouvent jusqu'à l'évidence que la municipalité était rien moins
que républicaine et que tous ses efforts ont tendu à gagner du temps et à
modifier le moins possible l'ordre antérieur des choses.
A côté de la
municipalité se trouvait " un comité révolutionnaire et de surveillance
" dont toute l'activité semble bien d'avoir été purement littéraire
avec le souci de donner le change sur ses véritables sentiments.
Le registre de ses
délibérations, qui se trouve aux " Archives du Département du Nord
", et qui est très bien tenu et dûment paraphé par les assistants aux
séances, dénote que " l'on noyait le poisson " dans une quantité de
questions oiseuses ou de minime importance au point de vue politique et
révolutionnaire. Aussi, ce peu de zèle n'échappait pas au directoire
d'Hazebrouck beaucoup plus virulent, qui, a plusieurs reprises, dépêcha
quelques-uns de ses membres à Estaires pour y enquêter et même , procéder à
des épurations (sic).
Brochant sur le tout,
se trouvait un commissaire exécutif du directoire (nous dirions aujourd'hui
commissaire de police) qui se montrait très actif et dont le principal souci
était de se faire bien voir en haut lieu, ce qui ne l'empêcha pas, comme nous
l'avons déjà vu, de se faire rappeler à l'ordre pour ses initiatives
malheureuses ou intempestives.
Ce commissaire du nom
de Charles ou Charlet établissait de fréquents rapports qui n'étaient que
recueils de racontars, de dénonciations très souvent fausses et malveillantes
émanant de gens qu'il appelle
|
"...
tous les républicains, tous les patriotes, ceux qui sont le plus
attachés à la Constitution et qui considèrent leurs ennemis comme des
Chouans, des protecteurs déclarés des prêtres réfractaires et qui
sont les ennemis les plus implacables de la République. " |
Au reste, il
est à croire que le nombre de ces républicains patriotes ne devait guère
être très élevé dans une ville de l'importance d'Estaires, qui comptait à
ce moment près de 6 000 habitants, puisque, dans un rapport officiel, le même
commissaire Charles avoue qu'à la fête du 10 août, en commémoration de
l'insurrection parisienne qui aboutit à la chute de la royauté, une trentaine
seulement de " républicains " parcoururent la ville tambour en tête.
Puisque nous
écrivons pour la " petite histoire " locale, nous croyons ne pouvoir
mieux faire que de mettre sous les yeux de nos lecteurs, et sans les retoucher
pour ne pas en altérer la saveur, les différents faits ou anecdotes tels que
nous les avons trouvés nous-mêmes en consultant les Archives du Nord. Sans
doute y trouvera-t-on des noms de familles encore existantes dans la région.
|
"
Le sieur Dominique Hullebert, marchand de toiles, est poursuivi pour
avoir "aulné" (mesuré) chez lui les toiles destinées à la
vente, en contradiction avec les règlements qui prescrivent que l'aulnage
doit être effectué dans le lieu ad hoc de la commune. A la suite de
cet incident, le nommé J.-B. Dambrin est nommé " pour aulner les
toiles ", nappes et serviettes qui se vendent publiquement au
marché ou dans les foires. "
|
7 pluviôse an IV. -
Lettre de l'administration municipale d'Estaires à l'administration centrale du
Nord (préfecture).
|
Citoyens,
nous vous prions de vouloir bien nous renvoyer l'expédition de notre
délibération du 9 nivôse dernier par vous approuvée, portant
nomination du citoyen Vilair, un de nos collègues, pour suivre une
action de la commune contre le citoyen Marchand, ci-devant notaire dans
cette résidence.
|
18 thermidor an II. -
Le citoyen Marchand, notaire à Estaires s'étant prévalu quantité de fois
d'avoir reçu plusieurs lettres du " tyran Robespierre " (sic), le
Comité révolutionnaire et de surveillance d'Estaires décide d'envoyer deux de
ses membres chez ledit citoyen pour se rendre compte de l'accusation. Deux
lettres en effet ont été saisies émanant du " scélérat Robespierre
" (resic).
De ce fait, le Comité
révolutionnaire demande la destitution du citoyen Marchand.
Le citoyen Amand
Fruchart, délégué municipal, doit démissionner " parce que le frère de
sa femme " est considéré comme émigré, bien que, recherches faites, on
n'ait pas trouvé trace de cette émigration.
Le 2 ventôse de l'an
II de la République une et indivisible, le sieur Vandewalle, maire
d'Hazebrouck, vient à Estaires pour procéder à " l'épuration " de
personnes suspectes. Ces personnes sont :
|
De
Cleene, agent du ci-devant prince de Montmorency-Robecq " qui n'a
pas donné preuve de civisme " ;
François
Osten, du Doulieu, " frère d'émigré " ;
femme
Thorez, fermier, dont un des enfants est émigré, pour " avoir
corrompu sa famille et tacher de faire adopter un système contraire à
la Révolution, et à ses voisins " (sic) ;
femme
Le Page, rentier, sera mise en accusation pour " être soupçonnée
d'avoir fait passer des fonds aux prêtres émigrés et empêcher par
ces moyens qu'elle propage des sentiments aristocratiques contraires à
la Révolution ";
femme
Courdain ou Courdent, pour des propos et une conduite "très peu
civiques".
Avons
fait arrêter les personnes sus-nommées et les avons sous la garde du
citoyen Thériou et Rackebaer, gendarmes, et Lucidarme, appariteur, pour
être conduites à la maison d'arrêt d'Hazebrouck. |
Le sous-préfet écrit au
commissaire Charles :
|
"
Vous me demandez quelle conduite à tenir à l'égard d'un prêtre
réfractaire qui a dit la messe clandestinement chez la veuve Osten. Que
le juge de paix ait connaissance ou non par la rumeur publique de ce
fait, vous devez lui transmettre ce que vous avez appris vous-même et
le requérir d'informer conformément aux lois tant contre la veuve
Osten que contre le prêtre, contre lequel il ne peut se dispenser de
lancer un mandat d'arrêt. "
|
Le commissaire Charles
informe le juge de paix, mais sans doute celui-ci oppose-t-il l'inertie car il
ne l'avise pas de la suite donnée et le citoyen Charles d'ajouter :
"
Je ne sais s'il (le juge) a lancé un mandat d'arrêt car il ne me
communique rien. " |
Décembre 91 et janvier
92 - Sœur Dominique Hache, supérieure des Religieuses de l'hospice-hôpital,
s'adresse respectueusement aux Administrateurs du Directoire du Nord
(préfecture) pour se plaindre de ce que le maire et la municipalité les
empêchent d'entendre la messe chez elles et même de circuler en ville pour
soigner les malades. Une de ses sœurs même a été frappée le jour de Noël
dans l'église d'Estaires. Elle ajoute :
"
On ne peut les soupçonner (les membres de la municipalité) que du
désir de les tracasser et de les dégoûter de la vie commune, mais,
attachées aux vœux qu'elles ont faits, vivant d'ailleurs en paix et en
union, elles ne quitteront leur maison que quand l'Autorité Supérieure
les y forcera, trop faibles pour résister, etc....
Les remontrantes ne cesseront d' adresser au Ciel des vœux pour votre
prospérité et votre bonheur, Messieurs."
Votre
très humble et très obéissante servante : Sœur Dominique Hache, supérieure. |
Il faut croire que les
faits allégués étaient exacts, car le 27 janvier 1792 le maire d'Estaires
recevait l'ordre de ne pas excéder ses pouvoirs.
Le 20 thermidor an V,
le commissaire Charles écrit au Ministre de la Police Générale en signalant
les prêtres réfractaires, émigrés ou déportés qui rentrent comme dans le
reste du pays :
|
"Il
est plus que temps, citoyen ministre, d'y porter remède si on ne veut
faire de ces cantons (Estaires et environs) " une nouvelle Vendée
" car le nombre de leurs sectateurs augmente tous les jours et
aussitôt qu'ils sont par eux fanatisés, on les voit plus
qu'indifférents pour la République; on les entend regretter l'ancien
régime et soupirer ardemment après le rétablissement de l'ancien
ordre des choses."
|
Lois mises à
l'exécution dans la 1ère décade de ventôse de l'an II de la République une
et indivisible :
Épuration des
autorités constituées a été faite devant les citoyens Vandewalle et Warin,
délégués du représentant du peuple Florent Guiot, d'Hazebrouck, dont le
résultat a été que le citoyen Puchelle, officier municipal, a été destitué
et remplacé par P. F. Quennelle.
Walbrou, Candeille, Marchand, Le Rouge, Le Roi, Lewaast, Mort, Duglacier pour
option ont été remplacés par Ducourant, Thorez, Bonduelle, Lequeuche, Vanuxem
et Binaut qui ont tous été installés par lesdits commissaires après avoir
prêté le serment requis.
En mai 1792, le
département dut menacer les municipaux d'Estaires de les suspendre et de faire
occuper le bourg par un bataillon de la garde nationale pour obtenir la
confection des matrices et des rôles devant servir à recouvrer les nouveaux
impôts.
Liste des charpentiers,
forgerons et autres ouvriers de la commune capables d'être employés au service
de la Marine et fabriquer des clous pour garnir les souliers " des
défenseurs de la République ".
3 ventose. - Il a été
délibéré que 3 membres de la municipalité avec le Comité Révolutionnaire
travailleraient de concert pour former la liste des ci-devant nobles, comme
aussi celle des pères et mères, fils, filles, frères, sœurs, agents et
fermiers d'émigrés conformément à " l'arrêté du représentant Lebon
".
Le sieur Taffin,
conseiller municipal, est dénoncé : 1e parce qu'il a assisté à la messe d'un
prêtre réfractaire et y a fait le " porchat " (quête pour les
pauvres), 2e parce qu'il a favorisé l'émigration de ce prêtre (l'abbé
Rigault J.-Bte).
En prescrivant
l'enquête sur ces faits, le Commissaire près le Département du Nord (préfet)
ajoute à l'adresse de la municipalité :
|
"
Je vous invite à communiquer cette dénonciation au citoyen Taffin et,
quand il aura répondu, je me réserve de prendre des conclusions. Je me
bornerai à vous dire aujourd'hui ce que je vous ai déjà dit bien des
fois, que les prêtres et les émigrés n'ont pas de plus zélés
protecteurs que la plupart des "agents municipaux". Il importe
que vous soyez sévères et on l'est toujours avec justice quand on
dirige la sévérité contre les partisans de nos plus incorrigibles
ennemis qui violent toutes les lois pour les favoriser."
|
Enfin, nous donnerons
ci-après copie de quelques réponses faites par l'Administration Municipale
d'Estaires à une enquête excessivement détaillée ordonnée dans toutes les
communes de France par le Ministre de l'Intérieur de la Convention Nationale.
Ces réponses représentent un résumé de la situation de la ville pendant la
Révolution.
QUESTIONS
Nombre
d'habitants :
6500 environ.
La population a-t-elle augmenté
Oui.
Quel motif de cette augmentation ?
La décence ne
nous permet pas de transcrire la réponse.
A quel âge les femmes commencent elles à être fécondes ?
A 15 ans.
A quel âge cessent-elle de l'être ?
A 50 ans.
Conserve-t-on l'usage pernicieux d'emmailloter les enfants ?
On emmaillote les
enfants.
Fait-on usage de bains ?
On ne fait pas
usage de bains.
A quel âge les agriculteurs et artisans commencent-ils à faire
travailler les enfants ?
A 10 ans.
Quelle est l'occupation des enfants de 10 à 15 ans ?
Ils vont à
l'école et font des épeules pour les tisserands.
Moral des habitants ?
Ils sont
spirituels, laborieux, réfléchis.
Quelle est leur nourriture habituelle ?
Le lard, le lait
battu, pommes de terre et autres légumes. Ils mangent ordinairement du
pain de blé à barbe.
Que fait-on des fruits ?
On mange les
meilleurs et on fait du vinaigre avec ceux de moindre qualité.
Quel est le terme ordinaire de la vie ?
70 à 80 ans.
Les habitants connaissent-ils quelques détails de notre Révolution ?
Ils en
connaissent quelques détails.
Les bonnes mœurs y sont-elles vénérées et les propriétés
protégées ?
Oui.
A-t-on confiance dans les assignats ?
Beaucoup de
confiance
Y a-t-il du numéraire en circulation ?
Point de
numéraire.
Quelle différence fait-on entre les 2 monnaies ?
L'opinion n'y met
aucune différence, mais les agioteurs y mettent 200 % |
Nous ne ferons aucun
commentaire de cette " statistique ", comme l'enquête s'intitule,
laissant au lecteur le soin d'apprécier certaines réponses, qui, en tout état
de cause, n'étaient guère compromettantes tout en laissant percer que les gens
d'Estaires de ce temps-là tout au moins, étaient vraiment assez "
spirituels " pour répondre, comme il convenait, à des questions
saugrenues.
Dans toute
appréciation, il faut se garder des extrêmes. Néanmoins, il n'est pas douteux
que la situation du paysan français n'était guère enviable aux alentours de
l'époque révolutionnaire. Le travail du paysan, même le plus aisé, était
très pénible, ses dépenses strictement mesurées, sa nourriture monotone et
sans agrément, son esprit était sans cesse tendu vers l'économie à réaliser
par la privation : à son bétail seulement il ne ménageait rien.
Le bourgeois rural
gagnait certes de l'argent et vivait durement pour épargner, mais il n'en
était pas de même du ménager (journalier) : cultivant à bras, il peinait
plus encore : " Notre commune, disait la municipalité du Pont d'Estaires
en 1790, est peuplée de forçats, parce qu'on y fait le travail que les chevaux
font dans les autres départements.
Ajoutons que si dans le
but d'interdire l'accaparement des vivres et la hausse injustifiée des
marchandises, la Convention avait bien pris un arrêté fixant le " prix
maximum " des grains, fourrages et marchandises diverses, cette
prescription était rarement respectée par les municipalités formées de
cultivateurs, de marchands et d'artisans qui se ménageaient mutuellement "
(G. Lefebvre, loc. cit.).
UN CURE CONSTITUTIONNEL : L'ABBÉ DERACHE
Comme nous l'avons dit,
au moment de la Révolution, et depuis 1773, la paroisse d'Estaires était
administrée par dom Augustin Dassonville (et non Dassonneville comme l'ont
écrit certains auteurs), chanoine régulier de Chocques, qui, au début de
1791, se refusa à prêter le serment à la Constitution Civile du Clergé.
Bientôt il dut se réfugier en Belgique, puis en Allemagne, où il mourut en
1794. Pour le remplacer, l'évêque constitutionnel du Nord, Primat, désigna un
ancien religieux de Ham, du nom de Swampouille ou Swanepoël, au sujet duquel on
possède peu de renseignements, si ce n'est qu'en 1796 il abandonna non
seulement sa paroisse mais encore les ordres sacrés, pour se retirer à
Dunkerque, où il mourut juge d'instruction.
C'est à ce moment que
l'abbé Derache, qui, lui aussi, avait prêté le serment constitutionnel, vint
à Estaires pour le remplacer.
Né à La Gorgue en
1768, l'abbé Derache avait été, en 1792, après des études théologiques peu
poussées, ordonné prêtre par Primat et nommé en août de la même année
desservant du Doulieu, alors hameau d'Estaires. Lors du départ de Swampouille,
quatre ans plus tard, il fut appelé à la cure d'Estaires par élection
populaire, suivant la règle constitutionnelle d'alors, et institué
canoniquement par Primat par décision du 20 floréal an IV.
Le pastorat du curé
Derache paraît avoir été agité, non seulement par les troubles
révolutionnaires suscités par les sans-culottes locaux et par la persécution
fructidorienne du Directoire en 1797, mais encore par l'action de l'abbé
Lagniez, vicaire insermenté d'Estaires, qui, réfugié lui aussi en Belgique à
peu de distance de la frontière, était rentré d'émigration, et, en prenant
le titre de missionnaire, s'efforçait de maintenir les anciennes traditions et
cherchait à saper par la base l'autorité de celui qu'il considérait comme un
intrus.
Il semble toutefois que
le curé Derache avait réussi à acquérir, tant par son action sacerdotale que
par la dignité de sa vie privée, l'estime d'une bonne partie de la population
estairoise très réfractaire cependant aux idées nouvelles. D'ailleurs, il
n'est pas douteux qu'il s'employa à faire "la part du feu", en
particulier en maintenant, dans le mesure du possible, le culte du dimanche, au
lieu du culte décadaire prescrit par le Directoire, et en stigmatisant les
excès des mascarades organisées peur l'installation de la déesse Raison et
l'établissement du culte à l'Être Suprême.
A vrai dire, comme
l'écrit M. André La Treille, professeur à la Faculté des Lettres de Lyon,
dans son ouvrage "L'Église catholique et la Révolution française",
le commun des fidèles n'entendait pas grand-chose à ces disputes entre
constitutionnels et insermentés :
"Pourvu que la
messe fût dite comme avant dans l'église paroissiale, que les sacrements
fussent dispensés dans la forme ordinaire, pourvu qu'on leur laissât le bon
curé auquel ils étaient habitués, bien des gens simples ne se souciaient
guère de savoir si le prêtre qui les assistait avait une juridiction licite ou
de comprendre comment la prestation du serment l'avait rendu schismatique.
"
Quoi qu'il en soit,
l'abbé Lagniez, qui, à son titre de prêtre fidèle, aurait dû ajouter un peu
plus de charité chrétienne, ne pouvait tolérer que l'exercice du culte
continuât, alterné sous son autorité et celle de son confrère
constitutionnel.
Il en résulta une
situation telle que l'évêque Primat fut obligé, en juin 1797, d'envoyer sur
place un de ses conseillers épiscopaux, l'abbé Guerrier, préfet apostolique,
dont nous parlerons ci-après. Par voie d'autorité, Guerrier réussit assez
bien mais, en 1801, après son départ, la querelle renaissait.
Dans sa Vie de Mgr
Belmas premier évêque concordataire de Cambrai, lui-même ancien
constitutionnel, M. le chanoine Mahieu professeur de Théologie à l'Université
Catholique de Lille, raconte qu'au printemps de 1802, le vicaire Lagniez, ayant
appris que Mgr Belmas passerait à Armentières pour sa première visite
pastorale, se rendit dans cette ville pour mettre le prélat au courant de ses
démêlés avec le curé Derache et solliciter la destitution de celui-ci. Mais
il se vit éconduire par l'évêque, qui lui enjoignit d'avoir, à l'avenir, à
s'entendre avec son collègue.
Encouragé par la
sympathie de son supérieur, Derache alla également à Armentières pour lui
rapporter le sort peu amène que lui faisaient certaines gens d'Estaires et
notamment l'abbé Lagniez. Mgr Belmas qui, d'après M. le chanoine Mahieu,
paraît avoir été un administrateur émérite, puisqu'il le désigne comme un
" prélat de premier plan " dont " la figure autoritaire et
tourmentée " ne plut pas toujours à ses diocésains de Cambrai, maintint
sa première décision, et l'abbé Derache revint dans sa paroisse, porteur
d'une lettre de son évêque blâmant le maire d'Estaires et l'abbé Lagniez de
ne pas vouloir communiquer convenablement avec un pasteur légitimé par le
Concordat.
Comme bien l'on pense,
cette décision ne fut pas du goût de certains catholiques d'Estaires, dont une
délégation se rendit à Hazebrouck, où l'évêque venait d'arriver. Ils lui
remirent une note exposant les griefs qu'ils étaient censés avoir contre
l'abbé Derache. Mgr Belmas, après s'être entretenu en particulier avec le
curé d'Hazebrouck, revint sur sa première décision et adressa à l'abbé
Derache une lettre par laquelle il lui interdisait le ministère paroissial tout
en lui permettant de dire la messe.
Cette situation dura
peu, car l'abbé Lagniez, se sentant sans doute également désavoué devait
quitter Estaires quelques mois plus tard pour se faire incorporer dans le
diocèse d'Arras, dont il était originaire puisqu'il était né à Robecq. Il
devint par la suite curé de Vendin-les-Béthune.
De son côté, l'abbé
Derache quitta Estaires en 1803 pour être vicaire à Comines ; il fut nommé
curé de Moncheaux en 1807 et d'Avelin en 1817. En 1830, i1 fit construire dans
cette dernière paroisse un calvaire remarquable, qui fut bénit au milieu d'un
concours extraordinaire de pèlerins du Pévèle et au pied duquel il comptait
être inhumé. Mais son désir ne fut pas exaucé, nous en savons pour quel
motif. En 1833, il donna sa démission mais demeura à Avelin où il mourut le
17 février 1848, dans les meilleurs sentiments d'attachement à l'Église
romaine et de regrets réitérés pour le serment que, dans les temps troubles
et à une époque où il était parfois difficile de connaître la vraie voie,
il avait, comme maints de ses confrères, cependant plus érudits, prêté à la
Constitution Civile du Clergé.
UN SECOND CURE CONSTITUTIONNEL
L'ABBÉ GUERRIER (1741-1807)
ex-préfet apostolique et vicaire épiscopal.
C'est assurément une
singulière figure que celle de cet ancien préfet apostolique, qui, en des
temps moins troublés, aurait été très probablement désigné pour
l'épiscopat et qui finit obscurément sa vie dans une modeste cure du
Cambrésis.
Luxembourgeois de
naissance, Jean-Guillaume Guerrier (dit Krieger, nom allemand de Guerrier) avait
été capucin sous le nom de père Constantin. - Envoyé dans les Missions vers
la fin de 1789, il était devenu rapidement préfet apostolique de Cap Haïti,
dans l'île du même nom, alors colonie française. - Ses débuts furent suivis
avec sympathie par la curie de Rome, qui, non contente de le nommer "
préfet apostolique ", le créa, le 23 avril 1791, chevalier de l'Éperon
ou de Saint-Jean de Latran et comte du palais pontifical.
Mais bientôt la
Constitution Civile, à laquelle le clergé colonial fut également astreint et
à laquelle Guerrier souscrivit, mit fin à ces rapports étroits et réguliers
avec Rome. D'autre part, des troubles graves agitèrent la colonie à tel point
que seize des missionnaires dont le préfet apostolique avait la charge furent
massacrés par les indigènes. - Guerrier lui-même ne dut la vie sauve qu'en
restant enfermé durant sept mois dans la ville de Cap Haïti, assistant tour à
tour les insurgés que l'on envoyait au supplice et les blancs quand ceux-ci
avaient le malheur de tomber entre les mains des nègres révoltés.
Peu soucieux de
prolonger plus longtemps une situation pleine de périls et arguant de motifs de
santé, sans doute réels car le climat d'Haïti est extrêmement débilitant,
Guerrier revint en France et, le 23 juillet 1792, il débarquait à Dunkerque.
Dès le 3 octobre suivant, probablement afin de pouvoir prétendre à pension,
il souscrivait à nouveau au serment constitutionnel et bientôt se liait
d'étroite amitié avec le curé de la paroisse Saint Éloi, Schelle, dont la
conduite, la piété et la charité avaient gagné le cœur de tous les
Dunkerquois et qu'il aida en qualité de curé "secondaire".
A quelque temps de là,
et après des péripéties qui sortent du cadre de notre étude, l'évêque du
Nord, Primat, s'attache Guerrier pour l'aider dans ses visites pastorales et
comme prédicateur, car celui-ci avait l'élocution facile.
En juin 1797, Guerrier
fut chargé par Primat et le Conseil presbytéral (conseil épiscopal), dont il
faisait partie, réuni en l'église Sainte-Catherine à Lille, de pacifier la
paroisse d'Estaires, où le curé constitutionnel Derache avait maille à
partir, d'une part avec le vicaire insermenté Lagniez, retour d'émigration,
et, d'autre part, avec un autre vicaire constitutionnel Wallet, dont les idées
théophilanthropiques, mises en faveur par le Directoire, ne laissaient pas de
causer quelque scandale dans la petite ville, peu curieuse de ces nouvelles
théories.
Guerrier considéra que
le meilleur moyen de rétablir la paix était d'assurer lui-même les fonctions
de curé. Il s'intitula donc " curé primaire " d'Estaires, laissant
à son collègue Derache celui, non-canonique, de " curé secondaire
". De plus, il se fit aider par son frère Eustache, ex-capucin comme lui,
qu'il fit venir à Estaires. Sous son autorité, quelque peu teutonne comme ses
origines, le calme se rétablit mais presque aussitôt les années 1797 et 1798
virent renaître la persécution sournoise, exercée cette fois contre l'église
constitutionnelle elle-même par le Directoire de Paris, dont le but était
d'anéantir la religion catholique et de lui substituer le culte de la déesse
Raison.
Et c'est dans ces
conditions qu'Estaires, comme toute ville de quelque importance qui se
respectait, eut sa " déesse ", comme l'appelaient les bonnes gens du
pays, non sans une pointe de mépris et de malice.
Dans une lettre en date
du 7 février 1798 (19 pluviôse an VI) au célèbre évêque constitutionnel
Grégoire, avec lequel il eut une correspondance suivie, Guerrier écrit que
|
"...
c'est une demoiselle Béguin, fille de la Directrice des Postes
d'Estaires, qui, au cours d'une mascarade sacrilège, fut intronisée
dans l'église de la petite ville en représentation de la déesse
Raison et ce, après avoir parcouru sur un char toutes les rues de la
cité. " |
De plus, les autels et
les statues des saints furent mis à mal par des " sans-culottes "
furibonds, peu nombreux certes, mais d'autant plus audacieux qu'ils étaient
sûrs de l'impunité.
Les curés Guerrier et
Derache stigmatisèrent comme ils le purent ces excès révolutionnaires et
s'employèrent de leur mieux à maintenir le culte du dimanche et des fêtes
chômées, au lieu des cérémonies des " décadis " prescrites par le
Directoire. Il semble qu'ils aient assez bien réussi dans leurs efforts, car
dans une lettre datée du 7 avril 1799 Guerrier écrit encore à Grégoire
" que son œuvre à Estaires porte des fruits puisque tous les dimanches
2000 fidèles assistent aux offices et jusqu'à 2500 les grands jours de fêtes
(sic) ".
N'est-ce pas là un des
plus beaux témoignages d'attachement à la foi de leurs pères que donnaient
les paroissiens d'Estaires à leurs pasteurs et aux autorités civiles mêmes,
malgré les tracasseries et les persécutions de ces dernières, qui, comme
partout, usaient de zèle pour plaire au Directoire ?
Mais, peu à peu, sous
la pression du district d'Hazebrouck, excité par les sans-culottes du cru, nos
deux prêtres durent renoncer à célébrer solennellement la messe du dimanche
et se confinèrent dans un culte quelque peu clandestin : mais cette situation
fut de courte durée, car bientôt le Consulat, avec les prémices du Concordat,
ramena petit à petit la liberté du culte et la pacification des esprits.
Toutefois, il semble
bien que la municipalité d'Estaires, qui n'était d'ailleurs rien moins que
"patriote" au sens où l'on entendait ce mot, ait cultivé des
sentiments assez sympathiques pour l'abbé Guerrier, à qui elle rendit des
services personnels, notamment en lui facilitant l'obtention de sa pension, à
laquelle il avait renoncé en 1793, ce qui lui avait valu, à l'époque, les
éloges des "républicains" de Dunkerque.
Au début de 1801, on
annonça à Estaires le prochain départ de l'abbé Guerrier. Il quitta en effet
sa paroisse provisoire le 22 février 1801 pour retourner à Dunkerque, où il
possédait une maison et où il exerça les fonctions de " vicaire
épiscopal " en remplacement du curé Schelle, qui, entre-temps, avait
été élu évêque du Nord (7 août 1840) en remplacement de Primat, promu
archevêque de Lyon.
Sacré le 9 novembre
1840 à Reims par l'archevêque Diot, Schelle n'exerça que très peu ses
fonctions épiscopales ; il donna sa démission lors du Concordat et fut, à ce
moment, rétabli dans sa cure de Dunkerque Saint-Éloi par Mgr Belmas, son
ancien collègue, constitutionnel comme lui, et son successeur sur le siège de
Cambrai. M. Schelle mourut quelques mois plus tard (4 mars 1803). - Quoique
constitutionnel, il avait refusé de livrer ses lettres de prêtrise sous la
Terreur et avait, de ce fait, été emprisonné à Lille pendant près de 2 ans
(1793-1795).
Quant à l'abbé
Guerrier, Mgr Belmas le nommait, le 1er mars 1803, curé-doyen de Marcoing,
petite localité du Cambrésis. Le 10 juillet 1807, alors qu'il se rendait à
Moeuvres, paroisse voisine pour exercer un acte de son ministère, l'abbé
Guerrier décéda subitement.
|
"
Ainsi, conclut M. le Chanoine Mahieu, se termina et de manière obscure,
la carrière de cet homme qui se croyait appelé à jouer un grand rôle
et qui ne connut guère que des déceptions. S'il partagea sur la
Constitution Civile du Clergé des idées erronées comme beaucoup de
ses contemporains, du moins demeura-t-il attaché à la foi chrétienne
en dépit de l'apostasie d'un grand nombre et, par sa conduite qui ne
mérite pas de censure, il demeure digne de ses vœux de religion, de
son caractère sacerdotal et de la charge de préfet apostolique qu'il
avait quelque temps exercée. " |
L'ENSEIGNEMENT PENDANT LA RÉVOLUTION
L'enseignement
primaire, déjà très rudimentaire sous l'ancien régime, eut beaucoup à
souffrir de la Révolution, non pas que celle-ci se soit désintéressée de la
question, mais par suite des événements qui se succédaient à une cadence
rapide : persécution du clergé, émigration, guerres, désertion des travaux
agricoles, etc.,
Dans une de ses
délibérations, le Comité Révolutionnaire d'Estaires constate que
...les
écoles primaires que la Convention a établies par une bienfaisance
nationale devenaient désertes peut-être par la négligence des pères
et mères ou mauvaise volonté de leurs enfants.
Deux commissaires se rendront donc par décade dans les écoles de la
commune pour surveiller ce qui s'y passe tant pour les bonnes mœurs que
pour l'instruction particulière des individus qui doivent s'y rendre.
Après rapport, sévir contre les malintentionnés ou les coupables.
17
brumaire an II. - Le maire et la municipalité d'Estaires
...
considérant que cette ville s'est imposée de longue date des
sacrifices pour l'instruction publique et notamment que, dès 1620, elle
a fait édifier de ses deniers un collège tenu jusqu'à ces derniers
temps par les pères Récollets ; considérant qu'il est urgent pour les
jeunes citoyens de cette ville et des environs qu'ils reçoivent une
instruction dont ils sont privés depuis 4 ans ; guidés d'ailleurs par
le seul motif du bien public, proposent de nommer provisoirement deux
professeurs pour enseigner les principes de la grammaire et nomment à
cet effet les citoyens Garcette et Prévost, tous deux pères de
famille, licenciés en médecine et jouissant de toute la confiance
publique pour remplir lesdites fonctions. |
Nous n'avons pu savoir
si cette proposition soumise au directoire d'Hazebrouck eut une suite favorable,
mais quelques années plus tard, en l'an V, nous voyons que l'Administration
supérieure donne son agrément à la nomination du citoyen Plouvier
Charles-Joseph, comme instituteur, et de la citoyenne Guenel Marguerite-Joseph,
comme institutrice. Si l'on se rapporte au document suivant, ces fonctionnaires
donnaient satisfaction dans leur emploi et l'on a l'impression, en le lisant,
qu'il s'agit purement et simplement de la régularisation d'une situation
existant de longue date.
Voici en effet un
questionnaire auquel la municipalité devait répondre avant envoi à
l'Administration du Département du Nord. (Demandes et réponses)
Comment
les instituteur et institutrice Plouvier et Guenelle se sont-ils
conduits depuis la réaction ?
De manière à mériter l'estime des républicains et la considération
des autorités constituées. Oui, puisqu'ils n'enseignent que selon
l'esprit des lois et d'autant plus qu'ils se font un devoir d'assister
aux fêtes nationales avec leurs élèves.
Les
principes qu'ils ont manifestés sont-ils en faveur de la République ?
Oui, puisqu'ils n'enseignent que selon l'esprit des lois et d'autant
plus qu'ils se font un devoir d'assister aux fêtes nationales avec
leurs élèves.
Ont-ils
des lumières ? (sic)
Oui, et ce qui me fait croire qu'ils sont éclairés, c'est qu'ils
exercent leur profession dans cette commune depuis plus de 24 ans ;
qu'ils ont subi à différentes époques l'examen du jury d'instruction
et qu'ils ont été nommés en dernier lieu par l'Administration
Centrale le 15 pluviôse an V.
Leurs
mœurs sont-elles pures ?
Oui et sans reproche.
Reçoivent-ils
dans leurs écoles la qualification de citoyens ?
Oui.
Dans
quels livres puisent-ils leurs leçons journalières ?
Le Catéchisme républicain, l'Annuaire du cultivateur et autres livres
de morale pour la lecture, et l'Arithmétique de Legendre pour le
calcul. |
Ces réponses sont
dignes des précédentes !
Pour en terminer sur
cette question de l'enseignement durant la Révolution, nous donnerons ci-après
le rapport de la municipalité en date du 7 ventôse an VI :
|
L'Administration
municipale d'Estaires, représentée par le maire Étienne Duglacier et
les membres de la municipalité : Dassonville et Garcette, certifie que
s'étant transportée successivement chez les citoyens Plouvier et
Guenel, maître et maîtresse publics, nous avons remarqué qu'on y
professait les principes républicains, que les livres élémentaires
adoptés par la Convention étaient les seuls entre les mains des
enfants, que l'on s'y " honore " du nom de citoyen, que l'on y
observe les décades et célèbre les fêtes républicaines, que la
nourriture est propre et saine, et enfin que les exercices y sont
combinés de manière à développer les facultés physiques et morales.
En foi de quoi, etc.
|
ÉMIGRÉS, DÉPORTES ET
SUSPECTS
On pense communément
que les émigrés et les suspects se recrutaient presque exclusivement dans la
noblesse, le clergé et la bourgeoisie aisée, on dirait aujourd'hui " bien
pensante ".
Rien n'est plus faux,
du moins en ce qui concerne Estaires. Certes, le comte de Montmorency, seigneur
de la ville, qui n'y résidait d'ailleurs que rarement, ainsi que le clergé,
comme nous l'avons vu, avaient été obligés de chercher refuge au delà des
frontières, mais les documents officiels montrent que beaucoup d'émigrés
" tenaient du peuple " et que c'étaient surtout les habitants des
campagnes : fermiers, cultivateurs, laboureurs, et parmi eux, des femmes
s'intitulant ou intitulées " fileuses ", qui avaient quitté le pays
ou qui étaient soupçonnées d'être réfractaires aux idées du jour.
De même pour les
" suspects ", dont la liste fournie par la municipalité au directoire
d'Hazebrouck ne contenait aucun bourgeois de la ville. Il semble bien, tout au
moins à notre connaissance, qu'aucun habitant proprement dit d'Estaires n'est
mort sur l'échafaud.
Toutefois, nous
signalerons une victime qui, après avoir passé quelques années à Estaires,
fut guillotinée à Arras, sous la Terreur, inspirée par le trop fameux
conventionnel Joseph Lebon, ex-curé constitutionnel de Neuville-Vitasse.
Il s'agit non d'une
aristocrate, mais d'une pauvre fille du peuple du nom de Barbe Gruson ou Gryson,
dont le père était natif d'Estaires et la mère d'Hazebrouck. De famille
modeste, elle avait été mise, à l'âge de sept ans, c'est-à-dire en 1761, à
l'école paroissiale de Cassel, où elle resta treize ans. A l'âge de 20 ans,
elle vint à Estaires, où elle travailla quatre ans et demi à faire de la
dentelle, puis elle retourna à Cassel, où, à son tour, elle fut maîtresse
d'école pendant treize ans.
Réfugiée à Ypres
pendant la Révolution, elle y vivait misérablement en faisant de la dentelle
depuis 18 mois, lorsqu'elle fut comprise dans ce que l'on a appelé la "
Rafle d'Ypres " (10 messidor an II), où, au mépris du droit des gens et
par une violation flagrante des frontières, la Convention fit arrêter dans
cette ville des Français réfugiés ou simplement suspects.
Conduite à Arras,
Barbe Gruson se montra courageuse et demanda la grâce de deux autres pauvres
filles arrêtées comme elle. Son désir ne fut pas exaucé et toutes trois
furent guillotinées pour avoir refusé d'apostasier leur religion. Son procès
est instruit en cour de Rome.
Quelque temps après,
la réaction thermidorienne mettait fin à ces sanglantes hécatombes et ce fut
le tour du sinistre Joseph Lebon de monter à l'échafaud.
Pour terminer ce
chapitre de l'époque révolutionnaire, nous reproduisons ci-après quelques
documents qui résument, si l'on peut dire, l'attitude d'inertie des autorités
civiles pour obtempérer aux ordres supérieurs.
LETTRE DU PROCUREUR DE
LA COMMUNE D'ESTAIRES
H. LECLERCQ
(en date du 15 juin 1793 - an II).
En
réponse à votre lettre du 7 juin par laquelle vous me donnez
connaissance du décret du 2 de ce mois qui enjoint aux autorités
constituées de saisir et mettre en état d'arrestation toutes les
personnes notoirement suspectes d'aristocratie et d'incivisme. Rien de
plus facile et de plus à cœur de mettre ladite loi à exécution, s'il
se trouvait dans cette commune des places convenables pour cet effet ;
n'en ayant point, le nombre étant grand, j'ai recours à vous, citoyens
(du Comité du Nord-préfecture) afin de savoir la conduite que je dois
tenir en pareille circonstance. |
RÉPONSE DU COMITE DU
NORD (juin 1793)
Adressez-vous
au district d'Hazebrouck pour obtenir de lui la permission de mettre en
la maison d'arrêt les personnes qui, parmi celles notoirement
suspectes, ont troublé l'ordre ; que, quant aux autres, on peut les
laisser chez elles sous leur caution juratoire de se présenter toutes
les fois qu'elles en seront requises. |
2e LETTRE DU PROCUREUR
H. Leclercq (19 juin 1793 - an II).
D'après
une délibération du Conseiller Général (sic) de la commune d'hier 18
ct, 22 personnes notoirement suspectes sont en état d'arrestation.
Ledit Conseil assemblé de nouveau aujourd'hui, après de scrupuleuses
recherches, tient une liste de 30 personnes que différents chefs de la
garde nationale ont dénoncées pour aussi très suspectes qu'il fera
enlever tout de suite, entre-temps je vous demande ce que je dois faire
desdites personnes.... |
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