ESTAIRESA LA RÉVOLUTION DE 1789

De tout ce qui précède, nous avons donc une vue générale de ce qu'était notre ville au moment où va s'ouvrir la période révolutionnaire.

Au point de vue militaire, Estaires était encore considérée comme place de guerre et avait pour gouverneur et lieutenant du roi M. de Montmorency, marquis de Morbecque, lieutenant général des armées, qui n'habitait Estaires que rarement, sa résidence habituelle étant La-Motte-au-Bois ou le château de Bersée au sud de Lille.

L'industrie et le commerce étaient parvenus à leur apogée, Outre les industries déjà citées, une statistique donne pour cette année 1789 et pour les deux fabricants de faïence, une production de 6 000 pots, jattes et plats dont la moitié non-vernissée. Un autre confectionne 11 000 tuiles dites " pannes " dont 1/3 non-vernissées, 450 chapes dont 1/3 vernissées et 8 000 carreaux.

Quand on pense que ce travail était presque exclusivement manuel, les machines à vapeur n'ayant pas encore fait leur apparition, on ne peut que constater combien était grande l'activité dans cette branche cependant secondaire : la principale industrie étant, comme de nos jours encore, la fabrication de la toile et du linge de table damassé. Cette occupation textile était, en grande partie, celle des paysans durant la saison d'hiver : la femme filait le lin, l'homme tissait, les enfants même préparaient les navettes. Certains fermiers occupaient des journaliers dans les mêmes conditions. Le cultivateur-tisseur cédait sa toile écrue aux négociants de la ville, qui avant de les vendre les faisaient blanchir dans les prés et prairies qui s'échelonnent le long de la Lys.

Telle était donc la situation de notre petite ville lorsque éclata la Révolution.

A vrai dire, et ainsi que nous le faisions remarquer en traitant de la féodalité, tout n'allait pas pour le mieux, pas plus à Estaires qu'ailleurs. La bourgeoisie y avait peut-être trouvé son compte, mais ces longues périodes de lutte, de pouvoir personnel ou royal y avaient amené comme dans toute la France, certains abus dont la population laborieuse faisait d'ordinaire les frais, population dont la condition était, en général, misérable et qui n'ignorait pas les scandales de la Cour et surtout ses dépenses exagérées et ruineuses pour les finances publiques : la mendicité sévissait à l'état endémique. Le gain d'un ouvrier était d'environ 15 sous par jour, il avait doublé en 1793. A la campagne, le taux était encore moindre.

Comme toutes les villes du royaume, Estaires fut donc conviée à nommer des représentants qui se rendraient le 30 mars 1789 à i'Assemblée tenue à Bailleul pour y élaborer les vœux à présenter aux États-Généraux, à Versailles, le 5 mai suivant.

Les députés d'Estaires étaient les nommés Louis Charles, Charles Hadou, Pierre Estienne, Joseph Dennin, Auguste Vermesch, Louis Théry et Marchand, ce dernier, notaire royal et "tabellion garde-notte" et cheville ouvrière de la délégation.

Comme on le verra ci-après, nombre de réclamations étaient d'ordre général et l'on perçoit aisément que la consigne avait été donnée de les présenter dans tous les collèges électoraux ou assemblée primaires. Nous en reproduisons l'essentiel d'après les Cahiers de la Flandre Maritime publiés par MM. A. de Saint-Léger et Ph. Sagnac, professeurs d'histoire à l'Université de Lille (1906).

CAHIER DES REMONTRANCES, PLAINTES ET DOLEANCES
DES HABITANTS DE LA VILLE D'ESTAIRES
TEL QU'IL A ETE PRESENTE A L' ASSEMBLEE TENUE A BAILLEUL
LE 30 MARS 1789.

- Demande que la nomination aux offices municipaux soit faite dans toute la France par les communes des villes, bourgs et villages.

- Demande que les terres à labour, prés, pâtures, amazements, bois, taillis, moulins et d'autres biens appartenant aux Seigneurs soient chargés d'impositions auxquelles sont soumis les biens des particuliers, à la même quotité, sans aucune différence, nonobstant les usages injustes et contraires qui ont toujours existé.

- Affermage des offices d'huissiers, commissaires-priseurs, vendeurs de meubles.

- Suppression des justices seigneuriales et fixation d'un terme pour le jugement des procès.

- Depuis 20 ans, les officiers municipaux ont exigé le paiement d'une augmentation d'impôts sur les vins, bières, eaux-de-vie, moulages et autres objets sans octroi ni ordre de Sa Majesté. Demander la restitution de ces droits induement perçus et leur suppression définitive.

- Demander que les vingtièmes et autres impositions territoriales ou personnelles, même les taxes hebdomadaires pour les pauvres soient également supportés par le clergé, princes, seigneurs, nobles et autres habitants suivant leurs biens et leur fortune.

- Exiger l'obligation à résidence dans les lieux de leur juridiction des baillis, greffiers, etc., afin de veiller avec plus d'exactitude à l'observation des lois, notamment de constater les crimes et délits qui, malheureusement, se commettent très fréquemment et qui, presque toujours, restent impunis faute de partie publique pour les dénoncer pour information et ce, pour la tranquillité publique et le maintien du bon ordre.

- Abolition des corvées.

- Interdiction aux seigneurs d'aliéner, à prix d'argent comme autrement, les bailliages, greffes offices, etc. ; leur enjoindre de les faire exercer, à titre gratuit, à gens capables et instruits, à la condition par ceux revêtus de ces commissions d'être reconnus de bonne, vie et mœurs, de religion catholique, apostolique et romaine, d'avoir subi l'examen pour prouver leur capacité et d'avoir prêté serment de se bien comporter dans l'exercice de leurs fonctions. Cet abus intolérable existe dans toutes les villes, bourgs et villages de Flandre où il y a des Seigneurs particuliers.

- Abolition des droits odieux nommés " issues ou escards " au moins pour les successions.

- Demander dans le cas que les vingtièmes soient continués à être exigés ainsi que toutes les autres impositions, qu'il soit procédé à de nouveaux rôles pour reconnaître la valeur des maisons d'Estaires et les imposer en conséquence, attendu que la plupart, même celles du plus grand prix, sont maintenant imposées beaucoup moins que celles de moindre valeur.

- Que les charges et dignités ecclésiastiques, militaires et municipales ne soient conférées qu'aux sujets les plus méritants, soit de l'ordre de la noblesse ou du tiers-état, sans distinction de naissance mais selon leur mérite personnel.

- Que tous particuliers soient autorisés de tuer tous gibiers désastreux qui se trouvent sur leur propriété ou sur les terres qu'ils occupent.

- Demander que les pasteurs et clergés chargés de procurer les secours spirituels et temporels aux pauvres des paroisses jouissent seuls des dîmes qui se lèvent dans les paroisses respectives à la décharge des habitants d'icelles.

- Abolition de tous les fiefs.

- Suppression des commendes, chapitres, collégiales et bénéfices simples en assignant aux titulaires une somme leur vie durant pour le surplus du produit de leurs bénéfices être employé au soulagement des pauvres.

- Reculement des douanes aux frontières du royaume.

- Suppression des coutumes locales.

- Que l'Assemblée Générale soit très humblement suppliée de prier notre cher et bon Roi ainsi que les vertueux ministres de n'accorder aucune grâce de rémission et de commutation de peine aux personnes qualifiées dans les cas non graciables, non plus qu'aux personnes pour tels crimes que ce soit, afin que les punitions rigoureuses servent de frein et d'exemple.

- Suppression des lettres de cachet.

- Dans les disettes de grains, interdiction à tous marchands d'emmagasiner et qu'il soit ordonné, au contraire, de vider leurs magasins et les exposer aux marchés.

- Interdiction aux officiers de villes, par adjudication au rabais, de confier les soins à donner aux pauvres par les médecins et chirurgiens, attendu l'incapacité des personnes auxquelles ils sont adjugés.

Comme on le voit, ces réclamations bien que visant presque exclusivement les privilèges des nobles et du clergé n'ont, dans l'ensemble, rien que de très raisonnable, ce qui démontre la pondération et le bon esprit de la population et des délégués qu'elle avait nommés.

Ce " cahier " se termine ainsi, ce qui tranche un peu avec la façon dont aujourd'hui on a pris l'habitude de présenter des " revendications " si justifiées fussent-elles aux pouvoirs publics (nous citons textuellement) :

Que MM. les députés sont par les présentes très humblement suppliés de mettre les dites plaintes et doléances sous les yeux de notre monarque et sous ceux de la Notable Assemblée (États-Généraux), de témoigner à notre bon Roi toute la sensibilité dont nos cœurs sont susceptibles pour les bontés qu'il daigne avoir de vouloir nous entendre et de lui offrir, en reconnaissance, l'abandon de nos fortunes que nous déclarons mettre au pied du trône pour continuer à en soutenir la splendeur et, par ce moyen, de faire retentir dans l'univers entier qu'il n'est pas de Roi plus adoré, plus chéri, plus estimé et plus aimé que Louis XVI, roi de France et de Navarre.

Signé : MARCHAND, notaire royal et tabellion garde-notte héréditaire.

Au sujet du même Marchand, notaire et tabellion royal, député primaire du Tiers État, notons un incident qui se produisit en avril 1789 à Bailleul lors de la désignation des députés de la noblesse. De Calonne, l'ancien ministre si incapable de Louis XVI et dont l'administration avait été si désastreuse pour les finances publiques, n'ayant pu trouver de collège électoral qui voulût le choisir comme représentant, émit la prétention de se faire élire député de la noblesse, par l'assemblée de cet ordre de la Flandre maritime et, dans ce but, se rendit à la réunion préparatoire de Bailleul. 

Avisés, les délégués du Tiers lui remirent un mémoire où se lisait en grosses lettres : "Monseigneur, payez le déficit." D'autres menaçaient de lui faire un mauvais parti et il fut même quelque peu houspillé. Un notaire d'Estaires, précisément le délégué Marchand, s'avança vers M. de Calonne et " lui fit entendre de dures vérités " de sorte que le candidat, édifié sur son impopularité, crut bon de se réfugier chez le lieutenant de bailliage, de se tenir coi et de renoncer à briguer les suffrages de ses pairs.


CAHIER DU CLERGÉ

On croit communément que sous l'Ancien Régime, seule avait à se plaindre la partie du peuple qui formait le Tiers-État, c'est-à-dire la bourgeoisie et la classe qu'on appelle aujourd'hui "ouvrière". Certes, ainsi que nous venons de le voir, les cahiers des doléances du Tiers étaient en droit d'être amplement fournis, mais le clergé avait lui aussi des plaintes à exprimer et à protester contre les agissements de ceux qui, à l'époque, détenaient la puissance publique et ne se gênaient guère pour en tirer des profits illicites et personnels.

C'est ce qui ressort précisément du cahier de doléances présenté en 1789 en vue des États-Généraux par le curé d'Estaires, Dassonville, qui, comme nous le verrons plus loin, est mort en déportation en Allemagne en 1794.

Ceci explique qu'au début de la Révolution, une partie notable du clergé avait vu d'un bon œil l'annonce des réformes qui s'imposaient et il est probable que si des mesures sectaires et persécutrices n'avaient été édictées par les assemblées révolutionnaires à l'encontre de certaines catégories de citoyens, la Révolution se fût effectuée sans que des effusions de sang ne viennent en ternir les résultats.

Cela est si vrai que le 17 thermidor an II (4 août 1794) le sieur Choudieu, représentant du peuple aux armées du Nord, écrivait au Comité du Salut Public :

Il existe à Arras un tribunal révolutionnaire que tous les partis des villes que j'ai parcourues appellent " Tribunal de sang ", qui est redouté au point que les voyageurs allongent leur route de 15 à 20 lieues pour ne pas passer par la ville d'Arras... (Archives Nationales, Paris, AD XVIII-58) ."

Voici donc, d'après la même source que la précédente, le " cahier " du curé d'Estaires dont nous respectons le style et l'orthographe. Il est adressé également à l'Assemblée de Bailleul.

Cahier de doléances du curé d'Estaires
adressé à l'Assemblée de Bailleul

Cet heureux moment désiré depuis si longtemps est enfin arrivé, sous les auspices d'un monarque bienfaisant qui daigne inviter tous ses sujets de différents ordres à lui procurer les connaissances qu'il désire avec empressement et souvent inutilement à raison de la difficulté, et même de l'impossibilité où se trouve tout particulier de les faire parvenir au pied du trône.

La paroisse d'Estaires est située en Flandre Maritime et le soussigné, qui est curé de ladite paroisse depuis 17 ans, a considéré dans le silence et l'amertume de son cœur des abus énormes dans l'administration des biens de son église et des autres fondations. Abus qu'il ne croit pouvoir laisser ignorer à l'Assemblée respectable qui est chargée d'en prendre connaissance, non plus qu'aux personnes qui ont autorité de les réprimer. Aussi le soussigné ne craint point de proposer les notes suivantes avec offre de les vérifier si l'on doutait de ce qu'il a l'honneur d'avancer :

1- Dès 1773, on a vu une révolution étonnante et presque incroyable dans l'administration des biens de l'église paroissiale d'Estaires. MM. les Magistrats du dit lieu qui se qualifient d'administrateurs supérieurs de l'église et qui, dans le fond, en sont les destructeurs, ont commencé leur opération par faire construire un nouveau portail pour le moins inutile et ont absorbé dans la minute 2430 livres de France dont le Sieur J.-B. Vanuxem, receveur de l'église était redevable pour le reliquat de son compte et (chose plus étonnante et plus incroyable), nos dits magistrats n'ont eu ni remords ni scrupule de s'attribuer et de partager entre eux la somme d'environ 100 livres de France à titre de vacations et tout cela nonobstant l'épuisement subit de la fabrique qui était l'un de leurs chefs-d'œuvre ordinaires, et contradictoirement à l'arrêt du Parlement de Flandre....

C'est de quoi je réponds, malgré la précaution que ces MM. ont toujours eu de confondre les papiers tant de l'église que des autres fondations dans le greffe civil avec ceux des différents particuliers et qui y sont renfermés comme dans une forteresse inaccessible aux personnes à qui il compète le plus d'en avoir connaissance.

2- Le revenu le plus clair et le plus considérable de l'église d'Estaires provenait du loyer des chaises au nombre de 1400, et l'adjudication des dites chaises a été portée pour 1770 et 1771 à la somme de 2400 livres parisis, mais depuis l'année 1776 que MM. les Administrateurs ont diminué graduellement et suivant la girouette de leur caprice, le prix de la dite adjudication et qu'ils l'ont fixé décidément au rendage biennal de 1000 livres parisis, je m'offre à démontrer qu'ils ont fait tort à notre fabrique de 8700 livres parisis, c'est-à-dire 5437 livres 20 sols de France.

3- MM. les Administrateurs supérieurs qui semblent avoir un goût inné pour la musique, plus qu'inutile dans notre église, mais qui leur plaît beaucoup quand elle ne leur coûte rien, ont su trouver plusieurs fois avec leur adresse ordinaire le moyen de lever les gages des musiciens sur les deniers de la fabrique.

4- MM. les Administrateurs supérieurement mercenaires se sont emparés de la manutention de la chapelle de N.-D. d'Intercession, (cf * et ** )laquelle avait été sagement administrée par les parents de feu Matthieu Bailleul, fondateur en partie de ladite chapelle, conjointement avec le curé de la paroisse. Mais cette fondation n'ayant pu subsister parce qu'elle n'était pas revêtue des formalités prescrites par les lois du royaume, nos dits magistrats n'ont point hésité sans aucune autorisation de soutenir un procès aux dépens de ladite chapelle et, tant le sieur Bailli que son lieutenant, n'en ont pas moins soustrait la somme de 1284 livres de France, sans compter ce qui n'est point parvenu à ma connaissance.

5- Un particulier nommé Gilles Deheestre a légué par testament une ferme à l'effet de faire décharger 6 messes chaque semaine dont 3 dans l'église paroissiale par MM. les vicaires et coutre, et 3 dans celle des RR. PP. Récollets, MM. les Magistrats qui savent toujours saisir l'occasion de s'engraisser les mains, se sont emparés d'abord de cette administration dont ils n'ont voulu rendre compte qu'à eux-mêmes et depuis environ 20 ans toute les messes sont supprimées.

6- Il y a environ 25 ans qu'une dame pieuse nommée Marie Ghislaine Le Brun a fondé une école dominicale, qu'elle a fait bâtir en neuf, après avoir obtenu les patentes nécessaires et payé les droits d'amortissement et qu'elle a doté d'un revenu annuel de 705 livres 12 sols 6 deniers de France, à charge de payer une pension à la maîtresse d'école et 25 sols par mois à 12 pauvres filles. Le curé est désigné premier administrateur ; et malgré tout je n'ai jamais été consulté en rien sur cet objet. Le bâtiment de l'école dépérit à vue d'œil, la maîtresse ne reçoit plus sa pension non plus que les 12 pauvres filles ci-dessus mentionnées.

7- Je ne m'étonne donc plus comme autrefois de l'empressement extraordinaire que MM. les Administrateurs d'Estaires ont toujours fait paraître pour avoir seuls le droit exclusif dans l'administration des églises et autres fondations pieuses, car je vois bien clairement que la simple surveillance d'un pasteur est un compromis trop incommode pour ces MM., compromis qui ne soufflerait pas en poupe le vent favorable à la barque de leurs systèmes arbitraires et mercenaires.

Non, je ne m'étonne plus de cela ; mais je m'étonne et avec raison que les mêmes magistrats osent se raidir de plus en plus contre tant de sages ordonnances qui se succèdent sans interruption pour le bien des églises et des autres fondations ; et je ne crains point de dire que si les choses restent encore quelque temps sur le même pied, les revenus des églises et autres lieux seront bientôt anéantis par la diminution affectée des biens les plus apparents, par leur emploi à des choses ou de surérogation ou inutiles, par les présences ou vacations des baillis et échevins, par les droits iniques de chapeaux ou pots de vins qu'ils perçoivent lors du rebail desdits biens, au préjudice et en diminution du rendage principal, enfin par les salaires exorbitants des greffiers et qui augmentent de jour en jour.

Ainsi fait en notre maison curiale le 29 mars 1789.

Signé : A. DASSONVILLE, chanoine régulier de l'abbaye de Chocques, curé des ville et paroisse d'Estaires.

Nous ne ferons pas de commentaires de ce document qui parle suffisamment par lui-même et nous ne donnerons point non plus les noms des magistrats aussi vivement pris à parti par leur curé (bien que celui-ci les donne) car il est possible que certains de ces noms soient encore portés par quelques-uns de nos concitoyens : ce qui ne veut d'ailleurs aucunement dire qu'ils sont, de près ou de loin, apparentés à ceux qui les portaient il y a quelque deux siècles.

Nous ne ferons exception que pour le bailli d'Estaires, qui, au moment de la Révolution, était le sieur Auguste Harduin, qui était également bailli général des villes et Comté d'Estaires, de la paroisse d'Haverskerque et autres lieux.

Enfin, pour être aussi complet que possible, disons tout de suite que comme partout ailleurs les propriétés du clergé, tant régulier que séculier, furent confisqués et devinrent ce qu'on a appelé "biens nationaux".

Les fermiers paysans qui convoitaient ces biens n'avaient pas vu cette spoliation d'un mauvais œil car ils comptaient s'en partager les dépouilles à vil prix. Ils furent déçus, car en ce qui concerne Estaires, sur 401 hectares 6 de biens communaux nationalisés, dont 237 hectares en provenance des biens du clergé ou assimilés, seuls, 29 hectares allèrent aux paysans, la grosse partie ayant été achetée par des gens fortunés disposant de capitaux liquides et qui se sont ainsi scandaleusement enrichis. Les 29 hectares cédés aux cultivateurs représentaient 4,47 % de la surface totale , de la commune, qui était alors de 2 522 hectares.

Nos recherches nous permettent d'ajouter qu'il en fut de même dans toute la France. - Les paysans ne pouvaient guère soumissionner que pour les petites pièces de terre louées séparément ; c'est précisément l'une des raisons pour lesquelles les biens des curés trouvèrent une si grande faveur parmi eux : les grandes fermes, au contraire, restaient aux bourgeois dès qu'ils le voulaient ; c'est ainsi que pour Estaires un nommé " Beharelle ", qui disposait de capitaux considérables, devint acquéreur d'une grande partie des biens nationaux.

Cette satisfaction d'avoir été la profiteuse de la Révolution s'est perpétuée parmi la gent paysanne et c'est la peur d'être frustrés de leurs biens plus ou moins bien acquis qui maintint presque toujours les ruraux dans un républicanisme avancé, particulièrement dans le Midi.

C'est ce qu'exprimera plus tard M. André Siegfried, de l'Académie Française (De la troisième à la quatrième République, Paris, Grasset, 1957) lorsqu'il écrit : " Les élections de 1871 sont républicaines surtout par crainte paysanne dans un retour féodal, le petit propriétaire rural s'inscrivant instinctivement parmi les bénéficiaires de 1789."

* (Note de M. Jourdin)  La chapelle dont il est parlé plus haut est sans doute celle qui existait au Trou Bayard, dédiée à Notre-Dame du Mont-Carmel et dans laquelle en 1607 l'évêque Baseus de Saint-Omer, avait érigé une confrérie dont beaucoup de personnages tenaient à honneur de faire partie. - Cette chapelle par la suite fut frappée d'interdit dans des conditions que nous n'avons pu élucider mais nous savons que l'un des premiers gestes de M. le curé Boedt, lors de sa nomination à Estaires, avait été, dans un esprit de conciliation, de faire rapporter la mesure d'interdit. - Le 16 juillet 1873, fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, une manifestation grandiose de piété mariale avait eu lieu sous la présidence de M. l'Archiprêtre doyen de Merville. - Une procession qui groupait, dit la Semaine Religieuse de Cambrai, de neuf à dix mille pèlerins et s'échelonnait sur plus d'un kilomètre de long se rendit de l'église paroissiale à l'antique sanctuaire, où une grand-messe fut chantée et un sermon donné par le P. Berthe, originaire de la région. - La ville avait été richement pavoisée et l'assistance composée des pèlerins du décanat, auxquels s'étaient joints ceux de Laventie, Sailly, Steenwerck, Bailleul et Vieux-Berquin, montra par sa piété et sa ferveur combien était grande dans toute la contrée la dévotion à la Vierge du Mont-Carmel honorée à Estaires.

** (Note de l'auteur du site) Il s'agit en réalité de la chapelle N.D. d'Intercession fondée par Matthieu Bailleul et située à l'intersection de la  rue de la Chapelle et de la rue Kennedy. Une dalle y rappelle le souvenir de son fondateur (voir Eglises et Chapelles


CAHIER DE LA NOBLESSE

Si paradoxal que cela puisse paraître à certains, l'ordre de la Noblesse qui, sous l'ancien régime était comblé d'honneurs, de privilèges et, en général, de la fortune, eut à se réunir non seulement pour désigner ses délégués aux États Généraux (E.G.) , mais aussi pour présenter également ses " doléances ". A vrai dire, en lisant le " cahier " on voit que c'était plutôt de garanties que les membres de cette honorable corporation voulaient s'entourer contre l'orage qui les menaçait et dont bon nombre furent les victimes. Ce fut le 9 avril 1789, à Bailleul, que ces délégués furent nommés : Anne de Montmorency, comte d'Estaires, élu par acclamations et le marquis d'Harchies, seigneur du Drinckam, avec comme suppléants le marquis d'Esquelbecq et M. Leuglé de Schoebecque. 

Incidemment disons un mot de ce dernier, dont la désignation avait soulevé les protestations du Tiers, et qui illustrera bien ce que nous avancions plus haut au sujet de la féodalité. Avide de pouvoir et d'argent, Lenglé de Schoebecque profitait de ses multiples fonctions pour s'enrichir d'une façon scandaleuse. De l'enquête qui a été faite plus tard au sujet de sa gestion, il en est résulté pour lui des charges accablantes. - Lui-même, et bien avant la Révolution, n'avait pas la conscience fort tranquille, puisque dans un testament fait par lui en 1788 il recommandait à ses héritiers de restituer à l'Administration de la Flandre Maritime une somme de 100 000 livres (chiffre énorme à l'époque) et même davantage.
Lenglé de Schoebecque mourut sur l'échafaud.

Voici donc, à titre purement documentaire, quelques-unes des doléances exprimées par ces nobles seigneurs bien que la plupart sortent du cadre local que nous nous sommes fixé.

CAHIER DE LA NOBLESSE

- De donner une forme de convocation pour les E. G. qui soit uniforme et constante pour tout le royaume.

- De fixer le retour des premiers E. G. dans 3 ans. De déclarer les membres des E. G. personnes inviolables.

- Qu'à l'imitation des puissances voisines, nul étranger possédant des biens dans le royaume ne puisse être député aux dits E. G. ni habile à posséder une charge à moins qu'il ne soit régnicole ou naturalisé.

- D'assurer la liberté individuelle de tous les citoyens laquelle sera sous la sauvegarde de la Loi et en conséquence, d'abolir formellement toutes les lettres de cachet, d'exil et autres ordres arbitraires.

- De faire cesser la violation du sceau des lettres, abus dangereux, contraire à la foi et à la sécurité publique.

- D'établir la liberté indéfinie de la presse par la suppression de la censure et de la nécessité des privilèges, à charge par les auteurs et imprimeurs de mettre leurs noms sur les publications et de répondre personnellement et solidairement de tout ce que les écrits pourraient contenir de contraire à la religion, aux mœurs, au bon ordre général et à l'honneur des citoyens.

- D'établir de concert avec les E. G. une commission chargée de la réforme des lois civiles et criminelles, mais qui maintienne celles qui prescrivent que tout individu arrêté par le pouvoir exécutif soit remis dans les 24 heures au plus tard à ses juges naturels.

- D'accorder la réforme de l'abus des anoblissements par charges, ni par aucun moyen de finances, suppliant Sa Majesté de n'user à l'avenir du droit qu'elle a d'anoblir que pour récompenser des services réels, publics, importants ; que tous les anoblissements soient proclamés aux séances des E. G.

- Que la noblesse soit maintenue inviolablement dans sa possession de tous les droits honorifiques qui ne blessent en aucune manière la liberté des citoyens et qui font partie essentielle de sa propriété déclarant qu'elle ne veut ni au présent, ni pour l'avenir aucun privilège pécuniaire.

- Que les lois constitutionnelles arrêtées par les E. G. soient imprimées et envoyées aux États provinciaux dans les paroisses.

- D'autoriser la création d'une Banque Nationale à l'instar de celle d'Angleterre.

- De réaliser la promesse que Sa Majesté a daigné faire de rendre publics chaque année, les comptes effectifs des recettes et dépenses de l'état.

- D'anéantir et révoquer tous droits de : travers, vinage, pontonage, tonlieu, péages et tous les autres de même ou semblable nature.

- De supprimer tous les droits sur les grains et grenailles comme denrées de première nécessité.

- Que les banqueroutiers soient punis conformément aux lois.

- De confier aux maisons régulières l'instruction de la jeunesse en laissant (dans les endroits où il n'y à point de réguliers susceptibles de s'y livrer) subsister les collèges qui s'y trouvent.

- D'ordonner la suppression des droits d'écart ou d'issue à l'instar de ce que l'Empereur d'Autriche vient aussi de faire exécuter dans ses États, mais après indemnisation des Seigneurs et autres propriétaires.

- D'accorder la suppression du privilège que l'Université de Paris prétend exercer dans la Flandre Maritime pour les curés et que celle-ci continuent d'être données au concours conformément au Concile de Trente et aux anciens privilèges et usages de la province.

Il semble bien que sous le couvert de la Révolution, peu d'excès aient été commis à Estaires et aux alentours.

Certes, comme partout, les autorités civiles de l'ancien régime durent pour la plupart céder la place à de nouveaux venus, mais les " municipalités ", comme on les désigna, firent, par un accord tacite tous leurs efforts pour ne pas trop envenimer les choses ; pour offrir parfois une sorte de force d'inertie aux ordres qu'elles recevaient des autorités centrales, leur donnant de temps à autre des gages anodins de civisme républicain, ce qui leur permit d'attendre la réaction qui ne manque jamais de suivre les excès quels qu'ils soient.

On détruisit ou supprima bien ici et là les attributs qui rappelaient le pouvoir royal et seigneurial, mais à quelques exceptions près, les personnes et les biens ne furent guère molestés.

Cette opinion est celle que l'on conserve quand on a consulté: par le menu les Archives afférentes à cette période, archives que nous avons pu reconstituer au service départemental du Nord à Lille.

Une exception peut être faite pour le clergé auquel nous consacrerons un chapitre spécial. Quant au prince de Montmorency qui résidait d'ailleurs rarement à Estaires, il avait émigré ! Nous donnons ci-après une courte notice sur ce dernier comte d'Estaires.


LE DERNIER COMTE D'ESTAIRES

" Savez-vous l'histoire des Montmorency, madame la Maréchale ", demandait un jour Louis XV à la maréchale de Montmorency-Luxembourg ? - Sire, répondit-elle, je sais l'histoire de France.

La famille des Montmorency est en effet une des plus anciennes et des plus illustres de France, qui tire son nom d'une petite ville sise aux portes de Paris et qui, au cours des siècles, s'est divisée en de nombreuses branches.

A plusieurs reprises nous avons eu à citer les noms de quelques-uns de ses membres qui, nominalement au moins, furent les seigneurs d'Estaires. Une place de notre localité porte leur nom et, chaque année, lors du cortège historique dont nous avons parlé, un " comte de Montmorency " richement costumé y figure entouré de ses chevaliers et écuyers de belle allure.

Au moment de la Révolution, le comté d'Estaires avait pour titulaire Anne-Louis-Alexandre de Montmorency, prince de Robecq, né à Paris le 25 janvier 1724, et qui était en même temps Grand d'Espagne de 1ère classe, chevalier des Ordres du Roi, marquis de Morbecque, comte d'Estaires, vicomte d'Aire et baron d'Haverskerque. Colonel du régiment de Limousin en 1744, brigadier en 1748, maréchal aide de camp en 1749, lieutenant-généraL des Armées du Roi le 21 juillet 1762, commandant général de Dunkerque et de la Flandre Maritime vers 1765.

Il a laissé dans ces dernières fonctions le souvenir d'une sage et bienfaisante administration dont toute la contrée n'a eu qu'à se louer. Ses fonctions et ses relations de famille ne l'appelaient guère à Estaires : ses résidences habituelles étant Paris, le château de La Motte-au-Bois, près Morbecque, et celui de Bersée, au sud de Lille. Élu par acclamation député de la noblesse à Bailleul le 9 avril 1789, le prince de Robecq se montra tout d'abord partisan des réformes .

Le député du Tiers État à l'Assemblée Constituante Bouchette avocat à Bergues, suspect de préventions favorables à la noblesse, comme le démontre son action à l'Assemblée comme aussi les opinions émises dans ses " Lettres ", ne cesse pas un instant témoigner son estime pour le parfait gentilhomme qu'était le prince de Robecq ; c'est à peu près le seul aristocrate qui trouve grâce devant lui.

Le comte accompagna Louis XVI, lors de sa rentrée à Paris le 16 juillet 1789, et siégea de temps à autre à l'Assemblée Constituante. Le 31 août 1790, il demandait un congé, ne paraissait plus à l'Assemblée et émigrait en 1791. - Il se retira à Lubeck (Allemagne) mais ne porta jamais les armes contre la France. Marié en secondes noces à Louise-Alexandrine-Émilie de La Rochefoucauld-Liancourt, dont la famille possédait de nombreux biens à Estaires, il mourut sans postérité à Paris le 12 octobre 1812. Sa femme le suivit dans la tombe 14 mois plus tard (1814).


LE CLERGÉ D'ESTAIRES PENDANT LA REVOLUTION

Le pays était resté très religieux et, dans son ensemble, très attaché à ses prêtres. Un auteur qualifié de l'époque (1789) ajoute " que les mœurs y étaient honnêtes, les habitudes simples et patriarcales ". Nombre de prêtres, de religieux et de religieuses étaient originaires de la ville et de la campagne environnante. Aussi les nouvelles théories eurent peu de prise sur lui.

Depuis 1773, la paroisse était administrée par dom Augustin Dassonville, religieux de Chocques, comme c'était la coutume. Il avait pour l'assister les abbés P. P. Machart, 1e vicaire, P. R. Lagniez, 2e vicaire, et J. A. Béghin (alias père Guillaume Pierre Nolasque), coutre, c'est-à-dire prêtre sacristain.

Nous verrons que, par la suite, ces deux derniers devinrent curés d'Estaires, l'un M. Lagniez, missionnaire ; l'autre, M. Béghin, y mourut curé en titre.

Au début de l'année 1791, et conformément aux ordres de l'Assemblée Nationale, le clergé des paroisses fut appelé à prêter serment à la Constitution Civile du Clergé. L'unanimité des prêtres du décanat, à l'exception du seul curé d'Haverskerque, refusa de souscrire à cette obligation, considérée comme schismatique. Déjà au mois de septembre précédent, par la déclaration ci-après, le curé d'Estaires s'était opposé à l'inventaire des meubles de son presbytère, nous citons :

1- parce que le décret ordonnant cette formalité ne parle que des maisons religieuses, et non des maisons pastorales " odia restringi, favores convenit ampliari " (ce qui peut se traduire ainsi : une mesure restrictive, odieuse ne peut être étendue alors qu'il est possible d'étendre une mesure gracieuse) ;

2- parce que quand on a demandé si les prieurs-curés avaient été compris dans l'état des pensions proposées pour la sustentation et l'entretien des religieux il a été décidé d'une voix unanime que lesdits prieurs-curés étaient assimilés en tout aux curés séculiers ;

3- parce que les curés d'Estaires ont toujours eu l'administration de leur bénéfice séparée de celle des abbés de Choques, d'où il résulte que l'un et l'autre administrations n'ont rien de commun ;

4- puisque l'on accorde aux curés sans distinction la restitution de leur maison et de leur jardin, et sans doute par leur maison on n'a pas entendu précisément que les quatre murailles, mais qu'on y a compris le mobilier, qui serait la seule ressource de leurs créanciers s'ils se trouvent insolvables.

Naturellement, quel que fût le bien-fondé de ces observations, il y fut passé outre et l'inventaire eut lieu. Voici en quels termes les prêtres de la paroisse d'Estaires déclarèrent refuser le serment imposé :

DECLARATION DU 1er vicaire MACHART

Je soussigné déclare que la soumission, l'obéissance et le respect que je dois aux "puissants" selon le grand précepte de l'Apôtre, m'engagent et m'engageront toujours d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, mais pour ce qui est de prêter serment pur et simple de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et sanctionnée par le Roi, comme l'exige le décret du 4 janvier 1791, j'ose vous dire avec tout le respect que je vous dois que ma conscience et ma foi seront toujours un obstacle invincible.

Signé : MACHART, 12 février 1791.  

 

DÉCLARATION DU 2e VICAIRE LAGNIEZ

Je soussigné déclare et promets d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi. Pour ce qui suit de maintenir la Constitution du royaume de tout mon pouvoir, dans toute son étendue, ma conscience m'oppose une barrière que je ne puis franchir et m'empêche de faire le serment pur et simple. Je promets néanmoins de rendre à César et à ceux qui le représentent ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, de vivre et de mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine.

Signé : LAGNIEZ, prêtre, 12 février 1791    
 

Quant au curé Dassonville, sa déclaration est plus brève et ne s'embarrasse guère de promesses ou de circonlocutions ; on sent qu'il ne tient nullement à rendre des comptes à personne sur sa conduite et sa conscience. La voici :

DÉCLARATION DU CURE DASSONVILLE

En conformité des ordonnances, je soussigné, prêtre, curé des ville et paroisse d'Estaires, déclare et certifie à MM. les maire et officiers municipaux de la dite ville que ma conscience ne me permet pas de souscrire au serment à prêter demain sur la Constitution Civile du Clergé.

Ainsi fait le 12 février 1791. Signé : DASSONVILLE, curé d'Estaires.    

Adressé à M. De Cleene, secrétaire-greffier de ville et municipalité.    

Dès le 14 février, le maire, un nommé Charles, que nous retrouverons plus loin, s'empresse d'aviser l'administration supérieure du refus opposé par le clergé d'Estaires à prêter le serment constitutionnel :

Le curé [écrit-il], est monté en chaire le dimanche (jour imposé pour la prestation du serment devant toute l'Assemblée et les autorités) et a lu un papier manuscrit à ce qu'il a paru, qu'il avait composé ou copié pour faire entendre au peuple les raisons qui l'empêchaient de prêter ce serment que sa conscience ne lui permettait pas de faire.

Et le maire de demander la conduite à tenir.

La réponse ne se fit pas attendre ; l'église fut fermée et les prêtres durent prendre le chemin de l'exil. Comme nous l'avons dit, le curé Dassonville ne devait plus revoir sa paroisse, car il mourut déporté en Allemagne en 1794.

Quant aux vicaires, ils se réfugièrent en Belgique, non loin de la frontière, en particulier à Dranoutre, Messines et Neuve Église. De temps en temps, l'un ou l'autre et plus spécialement l'abbé Lagniez et un autre prêtre insermenté, l'abbé J.-B. Rigault (ce dernier devait mourir longtemps après curé-doyen de Saint-Pierre-Saint-Paul à Wazemmes près Lille), venaient, au prix de mille difficultés et en courant les plus grands dangers, rendre visite à leurs paroissiens fidèles, célébrer la messe dans la clandestinité et administrer les sacrements aux mourants.

Fort heureusement, ils réussirent toujours à échapper aux investigations dont ils étaient l'objet.

La révolution thermidorienne mit fin à la persécution et bientôt les pasteurs regagnèrent leur troupeau.

Pendant leur absence, on signale cependant qu'à Estaires un curé intrus du nom de van Poële ou Swampouille, ex-religieux de Ham, s'installa en 1792, mais voyant le peu de succès qu'il obtenait auprès de ses ouailles récalcitrantes, qui faisaient le vide dans son église, il se retira. - Il mourut, paraît-il, juge d'instruction à Dunkerque.

Il en fut de même du curé constitutionnel Derache, dont nous parlons plus loin, qui, malgré son titre, avait eu des démêlés avec les autorités locales et fit l'objet de la lettre suivante du ministre des cultes au sous-préfet d'Hazebrouck : mercuriale que nous. n'hésitons pas à donner comme modèle du style pompeux et grandiloquent fort en usage alors.

"Je reçois du citoyen Derache, curé d'Estaires, une lettre qui montre quelles ont été les suites fâcheuses de l'arrêté illégal qu'a pris le maire de cette commune à l'égard de ce prêtre. La loi a été violée et la sûreté de ce citoyen compromise par l'esprit de parti excité par le commissaire de police.

Je vous charge, commissaire sous-préfet, d'envoyer sur-le-champ à Estaires un commissaire pour dresser procès-verbal exact et fidèle des événements qui viennent de s'y passer. Il constatera d'une manière détaillée la conduite tenue par le maire et surtout celle du commissaire de police dans cette circonstance.

Je ne souffrirai pas que les auteurs et les instigateurs d'un pareil attentat restent impunis et j'ai lieu de croire que vous agirez dans le même esprit.

Je vous invite, en conséquence, à choisir un commissaire impartial et qui ne soit pas susceptible de se laisser influencer.

Je ne dissimulerai pas que j'ai été surpris, citoyen sous-préfet, de voir par votre lettre du 2 de ce mois que vous n'approuvez ni ne désapprouvez l'arrêté du maire d'Estaires qui est tellement marqué au coin de l'arbitraire.

En administration surtout on doit être rigoureux observateur de la loi, elle seule peut servir de boussole, lorsqu'on a principalement à combattre l'esprit de parti et l'on ne doit jamais laisser apercevoir que la loi peut être violée.

De quel droit le maire d'Estaires s'est-il permis d'interdire un prêtre soumis aux lois lorsqu'il doit protection à tous ceux qui s'y conforment, lorsque le gouvernement, lorsque le Chef de l'Église ne tendent qu'à réunir les opinions religieuses divisées ?

Jusqu'à l'organisation définitive du clergé, les curés, les vicaires doivent rester en fonctions et l'on doit attendre avec calme le moment où chacun sera placé, non pas à raison de ses opinions, mais suivant le degré de son instruction et sa moralité.

Par un paragraphe de votre lettre, vous m'avez demandé, commissaire sous-préfet, si le curé d'une commune pouvait aller exercer les mêmes fonctions dans une autre commune où il y a aussi un curé ; il ne le peut pas et chaque prêtre doit exercer dans la commune de son domicile.

 

".... qu'ils n'ont pris lesdites chaises à si haut prix que parce qu'ils croyaient que les abonnements auraient été les mêmes que les années précédentes ; mais ils sont bien trompés car les fanatiques (lisez catholiques) qui sont le plus grand nombre tant dans la ville qu'au village, formant à peu près la moitié, ne veulent nullement s'abonner disant : " qu'ils ne vont point à l'église ".

Contrairement à l'avis de la municipalité, cette requête reçut néanmoins un accueil favorable de la part du Directoire d'Hazebrouck, qui ramena de 1219 à 1000 livres le montant de l'adjudication que la commune était en droit d'exiger.

Dans le même ordre d'idées, nous voyons dans une de ses délibérations le Comité Révolutionnaire d'Estaires se plaindre " qu'une infinité d'individus, notamment dans les campagnes " donnent une préférence marquée aux " ci-devant dimanches et fêtes chômées ", ce qui annonce une renaissance de l'ancien régime au mépris des jours de décades et fêtes républicaines. Ceux qui n'obtempéraient pas seraient considérés comme " ennemis du bien-être du peuple ".