Le XIXe Siècle.

En 1804, Estaires comptait 5 994 habitants, 1 256 maisons, une raffinerie de sel marin, une savonnerie, 80 métiers à tisser pour linge de table, deux fabriques de pannes et carreaux.

Depuis 1792, le calendrier républicain était d’usage en France. Une loi du 13 ventôse de l’an IX ordonnait de dresser des listes de notables qui auraient à voter une liste départementale de citoyens éligibles aux fonctions publiques. La liste des notables arrêtée le 11 vendémiaire, même année, pour Estaires, La Gorgue et Berquin, donne les noms suivants :

I. – Absents pour service public :
Theeten,
J.-B. Cuvelier.

Il. – Présents :
Bruneel Louis, Vieux-Berquin.
Cattoir, Henri-Louis-Joseph, La G.
Cattoir, Ch.-Ant.-Joseph, La Gorg.
De Cleene, Léonard, Estaires.
De Fontaine-Becaert, Estaires.
De Groote, Martin, Vieux-Berquin.
De Groote, Pierre, Vieux-Berquin.
De Gruson, Théodore, La Gorgue.
De Vaux, Pierre, La Gorgue.
De Baele, Jean, Vieux-Berquin.
Duquesne, Albert-Joseph, La Gorg.

Garcette, Louis, Estaires.
Hullebert, Ignace, Vieux-Berquin.
Le Blond, J.-François, La Gorgue.
Mouquet, Maurice, Estaires.
Mouton (père), La Gorgue.
Robin, J.-B., Neuf-Berquin.
Salomé, Jean-François, Estaires.
Théry, Louis, Estaires.
Verhaeghe, Joseph, Estaires.
Vermesch, Auguste, Estaires.
Wicart (père), Louis, Vieux-Berquin,

 
En 1804, Estaires avait 1 263 maisons, 1 322 ménages, 5 885 habitants.

Les exploits de Louis Fruchart

M. Victor Derode, l’historien de Lille, a raconté les exploits de Louis Fruchart de la Gorgue. La mère de ce héros avait failli être écharpée sur la place de La Gorgue, où elle foula aux pieds la cocarde tricolore. Son aîné de quatre garçons était si fort qu’il dégagea un jour un soldat des mains de cinq agresseurs, restant seul sans blessures.

Les conscrits étaient soulevés depuis 1792. En 1813, on comptait jusqu’à 20 000 réfractaires. Les jeunes gens appelés à Hazebrouck s’y mutinèrent et chassèrent les autorités. Bientôt Louis Fruchart se met à leur tête au cri de : Vive les Bourbons ! Il écrit sur son chapeau : Je combats pour Louis XVII ; d’où le surnom de Louis XVII lui est dévolu.

Le commandant du département croit pouvoir dissiper facilement cette bande, et envoie ses soldats à Estaires et Merville. Mais Louis donne ses ordres par vingt courriers, le 26 décembre 1813 : 

« Ce qui dépasserait 1 500 hommes formera sa réserve ; son père et ses frères commanderont des compagnies ; à 2 heures du matin, on sonnera le tocsin, trois points de réunion sont indiqués ; à 10 heures, toutes les compagnies seront rangées sur la place d’Estaires. On invoquera Dieu pour la cause commune, on s’abstiendra de tout blasphème. »

 
Le baron de Geismar, colonel aux gardes de l’empereur de Russie, avait fourni à Fruchart le secours de 600, d’autres disent 1 200 cosaques, hussards, voltigeurs, et avait fait annoncer que les volontaires seraient bien nourris, habillés et payés. Devant des forces supérieures, les impériaux se retranchèrent prudemment dans la maison de ville, à laquelle Louis défendit qu’on mit le feu. Assiégeants et assiégés eurent des morts et des blessés. La troupe régulière emporta, la nuit, les siens par bateau. D’autres expéditions ne leur réussirent pas mieux. La petite troupe royaliste se renforçait ; ceux qui étaient pris étaient passés par les armes et déclaraient fièrement que l’honneur leur défendait de mentir à leurs sentiments.

Deux gendarmes cherchaient un jour le chef, et, sans le reconnaître, chevauchaient avec lui : « Je connais ce luron, leur disait-il ; suivez-moi, je vous le montrerai. » Puis tout à coup : « En garde, voici Louis XVII devant vous ! »  Et fondant sur ses adversaires, il les met hors de combat et regagne son quartier général.

En juin 1815, les anciens soldats de Fruchart arborèrent de nouveau leur drapeau blanc; le 25, on leur distribuait des fusils de fabrique anglaise dans la cour de l’hôtel de ville de Merville, tous les hommes étaient armés. Placés sous le commandement du général de Bourmond, commandant la 16e division militaire, ils portèrent par ses ordres le nom de volontaires royaux. Ils cernèrent Béthune, et le 28 ils entrèrent à Arras.

Plus tard, Louis XVIII récompensa Louis XVII Fruchart en le faisant capitaine de ses gardes. Pouvait-il trouver un sujet plus fidèle, un défenseur plus dévoué. Les alliés vinrent à Estaires. Loysine, la cuisinière de M. Detournay, conservait mauvais souvenir des Prussiens. Elle ne pouvait faire un pas, aller cueillir du persil au jardin sans qu’ils l’accompagnassent l’arme au bras. C’étaient de vilains monsieurs. La Restauration comble de joie le pays d’Estaires, alors aussi profondément attaché à ses rois qu’à sa foi religieuse.

M. Fr. Detournay fut à cette époque nommé maire d’Estaires. C’est à cette date probablement qu’il faut placer une curieuse dénonciation faite au maire et que nous avons sous les yeux. Le style rappelle l’époque précédente :

 

Monsieur le Maire,

Il faut commencer par strapassonner les chefs de bandes.

CLARISSE, accapareur de bleds et de pommes de terre, faux royaliste, ennemi de son roi et des pauvres, cagot, hypocrite, avorton de Bonaparte, crapoussin, sagoin rustique, hypercritique, homme décrié comme la fausse monnaye.

VIENNE, percepteur, vrai caméléon, bonapartiste, ensuite... puis royaliste, artificieux, vrai patelin, minaudier, superbe, vil dénonciateur, chef de monopole avec son père, homme à dégoter, indigne d’être officier de la garde nationale royale.

VIENNE père, censier à La Gorgue, hypocrite avéré, flatteur, accapareur de pommes de terre, instigateur, monopoleur.

Honoré SEGON, minaudier, monopoleur, grand accapareur, contrebandier, satellite de la bande.

Le reste à demain.

La première Restauration - Les Cent jours

On était entièrement à Estaires au bonheur de voir enfin l’ordre politique et l’ordre religieux rétablis sur leurs vraies bases, quand tout à coup on apprit que le roi Louis XVIII avait dû fuir de sa capitale et se réfugiait à Lille pour de là se diriger vers la Belgique. C’étaient les Cent Jours pendant lesquels la main fébrile de Napoléon essaya de ressusciter son empire, ravivant l’enthousiasme de ses généraux et de ses soldats...

 Notre grand-père, M. E. Arnould, de Merville, nous raconta qu’étant à Paris le jour où Bonaparte y arriva, il le vit sur la place de la Concorde, donnant ses ordres, pâle et agité. Quelles que soient les fautes de ce grand homme, son génie n’en reste pas moins un des plus étonnants qui se soit rencontré dans les annales de tous les âges.

Le 24 mars 1815, vendredi saint, arrivaient à Béthune le comte d’Artois et le duc de Berry, à la tête de la maison militaire du roi, venant d’Abbeville. La garnison de la ville, partagée en royalistes et bonapartistes, allait en venir aux armes quand le jeune duc de Berry s’écria : « Soldats, ne tirez pas, nous sommes tous Français ! » La maison militaire du roi fut licenciée, quinze cents cavaliers accompagnèrent les princes qui prenaient à une heure de l’après-midi l’affreux chemin d'Estaires où voitures et bagages restèrent en détresse. Lamartine, alors de la maison militaire du roi, avait suivi les princes jusqu’à Béthune. (Hist. de Béthune, chan. Cornet.)

Un soir, peu après ces événements  on vit aborder chez M. Detournay une voiture escortée d’un cavalier. Deux personnages descendirent chez le maire d’Estaires et lui demandèrent l’hospitalité : c’étaient, en personnes, le comte d’Artois, qui sera Charles X, avec le jeune duc de Berry. Loysine, la cuisinière, nous disait qu’ils n’avaient pas du tout l’air fier et n’étaient pas gênants. C’étaient cependant les premiers princes du sang, en fuite, il est vrai. Ils demeurèrent chez notre grand-père jusqu’au soir du lendemain, et laissèrent en souvenir  un déjeuner à leur chiffre surmonté de la couronne royale, beau souvenir que nous avons vu, hélas! réduit à une seule coupe avec la soucoupe, d’indignes enfants ayant brisé le reste. Le cavalier escortant la voiture était le maréchal Marmont. Mgr le comte d’Artois logea chez M. Vermesch.

Après le retour du roi à Paris, M. Hue, premier valet de chambre de Louis XVIII, écrivait au maire d’Estaires :  « Sa Majesté m’a ordonné de vous exprimer combien elle était satisfaite de la noble et courageuse conduite que vous avez tenue récemment.... » De son côté, le comte d’Artois chargeait M. Bourlet de Vauxelles de dire à M. Detournay : « Monsieur ne peut oublier les preuves d’attachement et de dévouement que les bons habitants du Nord ont données à sa famille. Les membres de la municipalité d’Estaires peuvent compter sur ses bontés.... »

Le 9 décembre 1818, à dix heures du matin, le duc de Berry, voulant revoir son chemin de mars 1815, arrivait à Estaires, d’où bientôt il partait à Béthune pour revenir à Lille par La Bassée. La route d’Estaires à Béthune était plus praticable dans cette saison. Ces routes alors encore non pavées offraient en temps de pluie d’affreuses ornières ; des pierres de pas les rendaient plus faciles aux piétons.

Le duc de Berry mourut assassiné le 15 février 1820.

Bénédictines

Une religieuse de notre Ordre de Cîteaux, Florence de Werquigneul, professe de l’abbaye de Flines, établit, en 1604, une réforme de l’Ordre de Saint-Benoît, et fut abbesse de Notre-Dame de la Paix à Douai. Elle mourut pieusement en 1688.

Une de ses fondations avait été le monastère de la Paix de Jésus à Arras. Quand la tourmente révolutionnaire vint chasser hors du cloître les pieuses Bénédictines de cette maison, l’une d’elles, la mère de Saint-Pierre Garin, née à Arras en 1774, se réfugia en Allemagne, puis revint dans le Pas-de-Calais, infirme avant l’âge.

M. Sylvi Le Dieu, était alors un pieux jeune homme de 24 ans; il se plaisait à entretenir l’ancienne moniale dans son espoir du rétablissement de son Ordre. Dans les entrefaites, il vint se fixer à Estaires. Il y manquait des écoles. M. Le Dieu proposa sa vieille amie avec une compagne, sa compatriote et ancienne consœur, la mère Angélique Christal.

La ville accepta, et aussitôt des âmes généreuses se cotisèrent pour former l’établissement : MM. les curés Planchon, d’Estaires, et Yon, de Wambrechies ; les familles Hennion, Théry et Salomé.

C’était en 1819. Les Sœurs n’eurent pas de suite le bonheur de reprendre la coule monastique, et la mère de Saint-Pierre mourut avant ce jour désiré, mais ayant admis deux postulantes, quelques mois seulement après l’ouverture de la nouvelle maison. La mère Angélique avait 69 ans; elle demeura prieure de 1819 à 1833, et mourut saintement deux ans après avoir donné sa démission, le jour de saint Maur, patron de la communauté.

Les autres supérieures s’appelèrent sœur Scholastique Gauffier, de Morpa, qui gouverna jusqu’en 1836, et fut remplacée par sœur Albertine Crépin, qui mourut en 1845. Sœur Gauffier fut réélue et céda en 1848 la direction à sœur Marie-Thérèse Catteau, de Roncq. La sœur Crépin avait voulu recevoir le saint Viatique au chœur, et elle y resta deux heures en action de grâces malgré de grandes douleurs. Sœur Pauline Vienne, sacristine, sous la sœur Marie-Thérèse, était au pied de l’autel quand on vint l’administrer ; elle avait le plus ardent amour pour Notre Seigneur Hostie.

C’était en 1856. La sœur Catteau mourut en 1862. Le sœur Montaigne, qui fut ensuite prieure, voulut aussi recevoir les derniers sacrements à la chapelle en 1864, et sœur Angélique Le Roy, de Steenwerck, fut supérieure trois ans. Après elle vint la sœur Benoît Baudez, de Sassignies, qui demeura en fonctions jusqu’en 1873. Sœur Constance de Jésus, née Lootgieter, à Herzeele, fut alors appelée au priorat.

Les bâtiments du monastère des Bénédictines d’Estaires se trouvaient dans un état de ruine qui menaçait les saintes habitantes, et la reconstruction s’imposait. En conséquence, M. le curé Ducroquet en fit la visite avec M. Leroy, l’architecte de la nouvelle église de la paroisse, et il fut reconnu qu’on devait rebâtir. Mais les ressources manquaient. Le couvent confinait par son jardin à  la maison seigneuriale de M. Alidor Taffin. Aussi les bonnes religieuses savaient d’expérience combien précieux était le voisinage d’un tel homme et de sa digne sœur Melle Clara. Au delà du fossé de ville qui bornait la propriété des Bénédictines, un terrain leur fut cédé, où elles arrivèrent par un pont jeté sur le cours d’eau. C’était l’emplacement de l’ancien monastère des fils de Saint-François, fondé par les Montmorency en 1619. La famille Taffin principalement contribua encore à la construction du nouveau couvent, dont la première pierre fut posée par M. le curé le 5 octobre 1878, fête de saint Placide. M. Leroy dirigea les travaux jusqu’à sa mort en 1879, et M. Alidor Taffin le remplaça, déployant un zèle infatigable, tellement que le jour même de sa pieuse mort, 29 octobre 1879, il envoyait tracer le plan des sacristies. Après lui, M. l’abbé Delplanque, principal du collège, mena la besogne à bon terme l’année suivante.

En mourant, M. Al. Taffin a cédé aux Sœurs de St-Benoît ses voisines, outre le terrain sur lequel elles ont rebâti leur cloître, sa maison qui est un joli château, et son jardin, un petit parc que, de son vivant, il entretenait merveilleusement. Ce jardin était presque livré au public : que de promenades nous y avons faites et aussi des parties de barque. L’eau pullulait de poissons rouges, M. Alidor les vendait au profit des pauvres. L’avenue était plantée de superbes sycomores ; avant de mourir, il voulait les vendre aussi pour ses pauvres, sa sœur s’y opposa. De tous ses biens en argent, objets précieux, etc., il avait fait autant de paquets destinés aux oeuvres, les étiquetant tous de ces mots : « Titres de propriété pour l’autre monde. »

La prise de possession du monastère renouvelé eut lieu le 8 septembre 1880. Bientôt le don d’un beau calvaire et d’une statue de St Joseph embellirent le jardin et le préau. Après la famille Taffin, il faut mentionner comme principaux bienfaiteurs les familles de Neuville, Courcol, Cornille, Levaast, Émile Hennion et Melle Laotgier,

En 1884, M. Boët, curé d’Estaires, bénissait les nouvelles écoles des Sœurs de Saint-Benoît. Parmi les donateurs, nommons MM. Hennion Édouard, père et fils, et Émile. M. Ed. Hennion père, pendant près de 20 ans maire d’Estaires, a secondé constamment le vénérable M. Ducroquet dans ses entreprises pieuses, et laisse une mémoire bénie. M. Édouard, un des plus jeunes de ses douze enfants, est devenu un personnage dans l’ordre des Récollets, tour à tour secrétaire de Mgr Potron, procureur des Missions Franciscaines et gardien de diverses maisons. Plus d’une fois il est revenu édifier et charmer sa ville natale d’Estaires par son éloquence facile et entraînante.

En 1885, sœur Saint-Jean-l’Évangéliste fut nommée prieure. Elle est Mervilloise et continue à gouverner. M. Dethoor, ancien professeur d’Estaires, puis curé clans le diocèse, est aumônier des Bénédictines depuis 1895. Il a fait subir d’heureux changements aux constitutions. Les Sœurs n’ont plus d’écoles, mais elles chantent l’office avec la prononciation et l’accent romains, selon la méthode des religieuses de Solesmes. Elles se livrent à quelques études, si utiles à la vie contemplative. Déjà en 1888 nous avons publié des pages plus étendues sur le couvent des Bénédictines d’Estaires. Nous répéterons notre conclusion : « Nous avons la croyance que ceux qui nous liront, partageront notre sympathique admiration pour ce pieux asile des plus belles vertus, paradis terrestre où le Seigneur se promène parmi les lis, les violettes et les roses, qu’il cueille de temps en temps pour le jardin du ciel. Comment ne pas bénir les personnes charitables par qui survivent sur notre sol ces moinesses échappées à la Révolution, infatigables orantes dont les mains levées vers Dieu arrêtent son bras vengeur que les péchés de notre pays appesantissent tous les jours’? »

D’autres Sœurs, celles de la Sainte-Union des Sacrés Cœurs, sont purement institutrices. Elles occupent à Estaires un bel établissement que nous n’avons pas connu, mais que nous sommes heureux de savoir en pleine prospérité.

La nouvelle église

L’ancienne église d’Estaires, que nous avons vu démolir en 1855, avait treize mètres de moins en longueur que l’église actuelle. Elle avait ses trois nefs en bardeaux. Le berceau du milieu en bois de chêne, avec lierne à la pointe de l’ogive, offrait une suite d’arcs doubleaux moulurés ; à leur intersection avec la moulure médiane se trouvait un Agnus Dei debout, portant croix et bannière, répété à chaque clef.

Le chœur était entièrement couvert de panneaux peints formant un grand décor. Au centre était la Sainte Trinité; du côté de l’épître, nous nous rappelons un saint Nicolas ; sainte Anne, autre patronne des Montmorency occupait le côté de l’Évangile. L’édifice avait de nombreux tableaux. A gauche des orgues on voyait une copie de Rubens, de très grandes dimensions ; à droite, un crucifiement où, sur le premier plan, la Sainte Vierge se pâmait. On remarquait dans la nef de droite un beau portrait de saint Charles Borromée et un tableau où le même saint administrait les pestiférés.

Pendant près de dix ans nous avons eu dans notre chambrette plusieurs panneaux et toiles de l’église d’Estaires : un magnifique saint Bernard visité par la Vierge, grandeur nature, sur bois; un prélat, peut-être Mgr de Valbelle; un saint Joseph; une madone, copie superbe d’un maître espagnol ; les portraits en bustes du Christ et de sa divine mère. Et’ c’était sous l’égide de ces saints et de ces grands personnages que nous nous endormions. Tous ces objets d’art ont été vendus.

Lors de la démolition de l’église d’Estaires, outre les débris romains et romans que nous avons signalés, on découvrit encore des tombes plus anciennes formées de grès bruts environnant le corps et dessinant les épaules et la tête. Elles fournirent quelques débris d’armes en fer. On mit aussi au jour une large pierre bleue taillée en toit surbaissé, chaque côté garni d’une suite de fleurs de lis grandes et de forme XIIIe siècle. Des tombeaux des anciens seigneurs, à part cette pierre, nous ne savons pas que rien ait été retrouvé.

Mais en creusant pour des fondations de colonnes on se vit en présence de l’entrée du caveau des comtes. M. le curé ne permit pas de recherches et fit recouvrir. Le cimetière entourait l’ancienne église, et une maison vicariale se trouvait près du portail percé dans le pignon du transept, côté nord. Le nouveau temple présente trois nefs que divisent des colonnes en pierre bleue monolithes. Le cléristory est formé par de grandes roses d’un bel effet surmontant un triforium plein. Les fenêtres de l’abside sont fort élancées; tout l’édifice a cette grâce XIIIe siècle pur que M. Leroy savait donner à ses oeuvres et dont il a résumé les diverses perfections dans les plans immortels de Notre-Dame de la Treille.

Nous n’avons pas contemplé l’église d’Estaires meublée, achevée, il ne nous appartient pas d’en parler davantage. La construction de la nouvelle église s’est effectuée assez lentement. Elle a été marquée par deux accidents. Le côté du transept regardant la Lys était, comme son pendant, un immense mur en gris, opus incertum, travail du Xe siècle. Quelques collégiens se mirent à lui enlever des pierres à la base, et quand ils virent que la bâtisse allait s’écrouler, à tour de rôle ils s’exposèrent à être écrasés en continuant leur oeuvre. On était au salut du soir et l’édifice était comble, quand tout à coup un immense fracas jeta l’épouvante dans l’assemblée : le mur s’était effondré ; les collégiens s’esquivaient de tous côtés, mais celui qui avait enlevé le dernier bloc était broyé sous les décombres !

Un jour, nous nous trouvions avec notre cousin Albert Le Dieu dans les parages du Petit Bois; l’église était élevée jusqu’au toit. A un moment donné, nous ne vîmes plus rien que la tour isolée. En rentrant précipitamment en ville, la première chose que nous aperçûmes était un homme, la poitrine enfoncée, que l’on ramenait à son domicile de la rue Neuve. La moitié de l’édifice nouveau s’était écroulée, tuant cinq ouvriers. Au moment même de l’accident, l’héroïque M. Buzin, vicaire, s’avança. sous les colonnes chancelantes pour absoudre les victimes.

C’est à M. Ch. Buzin, actuellement cuvé de Somain, qu’Estaires doit le patronage de St-Louis.

Un beau souvenir des premières années de M. Ducroquet à Estaires, c’est la translation au Trou-Bayard, dans l’édicule construit par les soins du pieux Pierre Dubuche, de la Vierge du Mont-Carmel. C’était une ancienne statue sauvée de la Révolution, chère jadis aux Estairois, parce qu’elle fut, dès le XVe siècle, l’objet d’un culte spécial. I

Il est regrettable que le bon Pierre Dubuche, affaibli par l’âge, ait vendu la chapelle et tout ce qu’elle contenait, sans soupçonner le but poursuivi par les nouveaux propriétaires.

L’autorité diocésaine a jeté l’interdit sur la chapelle, et la neuvaine de Notre-Dame du Mont-Carmel est célébrée depuis lors dans l’église paroissiale.

En 1607, l’évêque de Saint-Omer, Blaséus, établissait en la paroisse la Confrérie du Mont-Carmel, le dimanche de Quasimodo, 25 avril, à la requête du pasteur d’Estaires et des officiers du magistrat.

On a lu plus haut que la chapelle de Notre-Dame du Mont-Carmel était à côté du chœur, portant la date de 1577, avec le nom d’Anne de Pallant, En 1698, Pierre Bonnel cédait 100 livres à cette chapelle. La Confrérie du Mont-Carmel subsista jusqu’à la Révolution. Dans ces jours néfastes, la famille Notin put soustraire la sainte image aux profanations.

En 1855 eut donc lieu la cérémonie de translation de la statue, de l’église paroissiale à son nouveau domicile. La Vierge, de grandeur nature, au port noble, à la douce physionomie, tient un sceptre de la main droite et son divin enfant sur le bras gauche. Elle demandait à être habillée : on lui fit une robe et un voile splendides, on mit sur la tête de Notre-Dame et sur celle du petit Jésus des couronnes fleurdelisées ornées de pierreries. Tout cela se fit chez nous, par les soins de notre chère mère, de Mlle Clara Taffin, et autres dames.

Le cortège se mit en marche, et l’on y voyait les statues des saints Vaast, Amé, Antimond, premiers apôtres d’Estaires, destinés à former la cour de la Vierge avec saint Pierre, dans la chapelle. Nombreuses confréries de la ville et environs prenaient part à la cérémonie, La foule était compacte depuis Estaires jusqu’au nouveau sanctuaire. M. le doyen de Merville le bénit. Le vénérable P. Camille, supérieur des Capucins d’Hazebrouck, donna le sermon en plein air. C’était une fête médiévale, une ombre de saint Bernard à Vézelay. On choisit bien en désignant, pour mettre en place la sainte effigie, un saint, M. Zéphyrin Taffin fils. Il était une image lui-même du Christ; sa chevelure bouclée, sa barbe noire encadraient une figure un peu maladive, d’une physionomie respirant la douceur et l’humilité avec une sainte joie. Nous nous rappelons l’avoir souvent admiré en méditation, immobile, les yeux sur son crucifix en mains, à l’église. On racontait que quelquefois il donnait aux pauvres jusqu’à ses vêtements. A sa mort, à l’âge de trente ans, on disait en ville : « Celui-là est au ciel, ou personne n’y entrera.

Ce furent donc les mains de ce jeune homme, l’ornement le plus pur et le plus digne de la cité, qui placèrent la vierge dans sa niche. Ce jour de joie en Dieu réparait les vilains jours de la Révolution : la Mère du Christ triomphait.

Pendant le choléra de 1866, M. le curé Ducroquet eut l’heureuse inspiration de consacrer sa paroisse au divin Cœur de Jésus, et l’épidémie cessa bientôt ses ravages.

La guerre de 1870

Nous ne pouvons omettre, parmi nos ressouvenances, la guerre de 1870. Un dimanche de juillet, M. Ch. Duhamel, commandant des mobiles, passait son monde en revue sur la grande place d’Hazebrouck ; nous partagions l’entrain général. Cette jeunesse ardente et enthousiaste combien de victimes a-t-elle données à l’autel de la Patrie ! Merville a inscrit sur le marbre les noms de tous ses enfants morts au service militaire depuis la Révolution. Elle sera bientôt imitée par Estaires ; rappelons au moins quelques-uns de nos camarades morts en 1870-71. R. C.... et Édouard Bécue étaient là tout pimpants dans leur bel uniforme d’officiers; nous voyons encore descendre de voiture, entre autres, le brave Léonce Degruson.

Quelques mois après, sur le champ de bataille, Henri Hennion se trouvait près de ce pauvre Ed. B.... quand un boulet vint démolir son compagnon; un peu plus tard, le même Henri Hennion relevait son cousin Léonce qui, lui, frappé d’une balle, devait souffrir trois longs jours. Honneur à ces jeunes gens, forts dans la guerre, donnant par leur noble fin l’exemple d’un courageux dévouement ! Sans doute la meilleure patrie du ciel les a dû recueillir et leur réserver la palme des martyrs.

 

En 1878, nous assistions à un nouveau témoignage éclatant de la vivacité du culte de Marie à Estaires : un pèlerinage avait été organise à cette même Madone du Trou-Bayard et de partout on accourait avec des bannières et en chantant ces vibrants cantiques qui remuent si vivement les cœurs catholiques et français.

Un calice en argent ciselé du XVIIe siècle, doré, appartenant à Estaires, faisait bonne figure à l’exposition de Lille, en 1874. Sous l’admirable M. le curé Boët, notre cher pays d'Estaires, grâce à Dieu, ne perd pas sa foi et son esprit de généreux dévouement à la cause du droit et de la vérité. On nous rapporte des choses qui nous ravissent sur les démonstrations de la piété de nos compatriotes.

De plus, le collège ecclésiastique est en pleine prospérité ; la société de Saint-Joseph se maintient dans l’esprit que lui a donné le regretté M. Alidor. Et puis nous avons vu, à la Trappe même, que les vocations religieuses ne sont pas en retard et continuent à germer dans la terre du Saint-Sacrement et de Notre-Dame. C’était Eugène Courdent qui, novice à Sept-Fonts, mourait plein de ferveur en chantant : Lætatus sum in his quæ dicta sunt mihi : In domum Domini ibimus ( L'annonce de ma mort m'a comblé de bonheur. J'irai dans sa maison contempler le Seigneur : Ps 121) ; puis deux frères entrèrent dans ce même monastère ; deux séminaristes d’Estaires sont prêtres à Chimay ; un Estairois est aux Catacombes, à Rome. D’autres assurément prendront encore cette meilleure part; nous savons que d’autres religions sont aussi favorisées. Nous bénissons l’Auteur de tous biens de celui qui s’opère dans notre pays natal. Pourquoi la France entière n’est-elle pas, comme Estaires, ancrée dans les principes chrétiens et catholiques !

Le chemin de fer de Berguette à Armentières a été tracé en 1872, et l’ouverture en a été faite en 1874. La gare située entre Estaires et La Gorgue contribue à réunir les deux endroits, et déjà cette jolie route de l’un à l’autre est presque entièrement bâtie, et forme une rue, avec quelques échappées sur les riantes prairies de la Lys.

Maires d’Estaires.

Les maires d’Estaires depuis la Révolution ont été :

Du 1er  floréal, an 1 (20 avril 1799),
MM. DASSONVILLE, Marc-Joseph ;
VERMERSCH, René ; MOUQUET, Michel-Maurice;
DUGLACIER, Étienne, officiers-municipaux.

13 thermidor, an 8 (1er août 1840),
MM. VERMERSCH, Auguste, maire de la ville d’Estaires ;
MEURILLON, adjoint.

10 fructidor, an 10 (28 août 1802),
MM. MOUQUET, Michel-Maurice, maire ;
BECQUART et SALOMÉ, adjoints.

11 thermidor, an 12 (30 juillet 1804),
M. VERMERSCH, maire.

De 1808 à 1813,
M. DETOURNAY, adjoint, faisant fonctions de maire.

De 1813 à 1815,
M. DETOURNAY, maire.

4 décembre 1815,
MM. VERMERSCH, maire ; HENNION et SALOMÉ, adjoints.

17 janvier 1830, M.
DEGRUSON, Henri, maire.

28 septembre 1830,
M. ROBICHEZ, maire.

3 octobre 1848,
M. DUFLOS, maire.

1er août 1853,
M. Ed. HENNION, maire.

1868,
M. DEROY, intérimaire, jusqu’en 1870.

3 octobre 1870,
M. BECCUE, Eugène, maire provisoire.

19 décembre 1871,
M. COURDENT, René, maire, choisi par le conseil.

5 novembre 1876,
M. BLANQUART-LECOMTE, maire.

M. DEGRUSON, Édouard,
fait l’intérim depuis 1879 jusqu’en 1881 ;
maire depuis 1881 (23 janvier).

M. HENNION, Émile,
depuis le 15 mai 1892.

M. DUPONT-TOURTOIS,
depuis le 17 mai 1896.

 

Nous avons vu rapidement passer dans ces pauvres pages les diverses péripéties de la chère ville à travers les siècles, depuis César jusqu’à nous.

C’est ainsi que tout s’écoule et voyage vers les années éternelles.