Minariacum, Covorde, Estaires.

Estaires est située sur la rive gauche de la Lys (*) et sur le courant de la Méterenbecque à 80 kilomètres de Lille, 19 d’Hazebrouck, à 15 kilomètres environ d’Armentières, de Bailleul et de Béthune, à 6 de Merville, et compte 7000 habitants.

* La Lys se grossit à Merville de la Bourre et de la Clarence, à la Gorgue, de la Lawe et en aval d’Estaires de la Fontaine qui traverse à Richebourg la route de La Bassée. La  Lys cause quelquefois des dommages aux terres par ses inondations qui couvrent une partie de la ville d’Estaires, remplissant tout le quartier de la Basse-Boulogne.

Son territoire était dans la Morinie, sur la frontière des Ménapiens et peut-être des Levaciens. D’après Rameaux (Commentaires de César ), Estaires était aux Levaciens. Ce peuple, ou un essaim de ce peuple, dont on ne connaît d’ailleurs pas exactement la position géographique a-t-il donné son nom au pays de Lalleu ? Cependant Lalleu veut plutôt dire l’Alleu, de Allod, terre libre, croyons-nous.

La Gaule Belgique, et en particulier la Morinie, où se trouvait Estaires, était comme son nom l’indique : moer, marais, un pays de marécages et de bois. L’océan, y faisait quelquefois inondation et laissait en se retirant de nombreuses moëres. « Qui pourrait, dit Tacite, quitter le doux pays d’Italie, ou le ciel si pur de l’Asie ou de l’Afrique pour venir habiter une terre où, sans parler du danger qu’offre le voisinage d’une mer horrible et pleine de menaces, le sol est inculte, le climat froid, l’aspect partout sauvage et désolé, à moins que l’on ½ retrouve une patrie ? »

Les Morins, et les Belges en général, aux cheveux roux, à la longue moustache, étaient courageux, fiers, cruels, préférant la mort à la servitude. César ne put les dompter. « Ce sont, écrivait-il, les plus vaillants de tous les Gaulois. »

Il dut entrer en composition avec eux et s’en fit des alliés. Selon les historiens et Virgile, c’étaient « les plus reculés des barbares. » Le christianisme ne s’implantera qu’assez lentement chez eux et jusqu’au VIIe siècle ils resteront, dans les campagnes du moins, adorateurs de leurs Teutatès, Belenus et Mithra, associés aux dieux de Rome.

César, pour vaincre les Morins, avait entrepris le déboisement de la contrée ; devenu ensuite leur allié, ils lui fournirent la flotte qui devait conquérir la Grande-Bretagne. Cassel, tour à. tour forteresse des Morins et des Ménapiens, prise par César, vit rayonner de sa montagne six chaussées. L’une d’elle traversait la Lys au pont d’Estaires pour aboutir, à quelques pas de là, au camp retranché ou ville gallo-romaine de Minariacum. Ces routes militaires étaient superbement dallées, avec trottoirs, et présentaient des bornes avec indication des milles. Elles facilitaient les mouvements des troupes et servaient à propager rapidement les coutumes romaines. Elles seront utilisées aussi par les missionnaires chrétiens, les aidant à porter l’Évangile de paix jusqu’aux extrémités de l’Empire.

Le César Antonin CARACALLA (188-217)passa une partie de son existence à visiter les provinces; son "Itinéraire" signale Minariacum sur la chaussée de Cassel à Tournay, chaussée qui de Strazeele, Estaires à La Bassée est bien conservée ; elle porte encore le nom de Heer-straet ou chemin des armées.

La voie de Tournay à Cassel par Estaires traversait les territoires de Baisieux, Camphin, Bouvines, Sainghien-en-Mélantois, Ronchin, Fache, Loos, Haubourdin, Erquinghem-le-Sec, Radinghem, Beaucamps, Le Maisnil, Fromelles, Laventie, franchissait la Lys au pont d’Estaires, traversait Neuf-Berquin et Vieux-Berquin, et de Caestre à Cassel s’identifiait avec la voie de Tournay à Cassel par Wervyck. (Comité Flamand.)

La chaussée de Cassel à Arras par Estaires allait d’Estaires à Arras par La Bassée et Lens.

Minariacum a la terminaison commune à Veroviacum, Cortoriacum, Tornacum, Nemetacum et Gerosiacum ; quant à expliquer le radical minari, nous savons que le mot, en latin, signifie menacer, mais nous ne nous hasardons pas à le faire entrer comme étymologie du nom Minariacum. Celles de min-ryck, meum regnum, minder-Yck, minor-aqua, nous semblent insignifiantes et surfaites.

Minariacum se trouvait sur la droite de la route de La Bassée en venant de la Lys, et s’étendait jusqu’au lieu dit "les Dix-Cailloux", au sud-ouest. Scriekius, auteur des Origines belges (Ypres 1615), raconte qu’étant bailly d’Estaires, il trouva au pont quantité de débris antiques et une infinité de médailles romaines. Il en cite d’Antonin, de Lucille et de Faustine. Son parent François de Meester, également bailly d’Estaires, en trouva d’Auguste, de Germanicus, de Néron et de Faustine.

Une légende raconte que cette belle route a été trouvée faite, après une nuit, par quelque diable qui l’avait même superbement dallée de grandes pierres. C’est un écho de l’admiration de nos pères, les vieux Gaulois, à la vue des travaux que les soldats de César exécutaient avec rapidité dans des conditions toutes romaines.

On en trouve encore aujourd’hui, et si l’on ne voit plus des restes de constructions, du moins nous souvient-il qu'étant collégien, nous allions quelquefois rechercher en cet endroit des poteries qu’on y rencontrait en grand nombre : un véritable "campo testaccio". Aux Dix-Cailloux, on voyait encore naguère quelques grandes pierres à moitié enfouies. Peut-être faudrait-il dans ce lieu-dit reconnaître un tribunal à siège de pierre et à ciel ouvert comme en avaient les anciens ou quelque monument druidique.

Nous n’avons pas su découvrir le sens du mot Covorde, nom donné à une partie du territoire d’Estaires dès l’origine. Saint Vaast, le catéchiste du roi Clovis, vint le premier prêcher la foi à Covorde, où il déposa dans un autel des reliques, "in covordo vico".

Le général OEtius aurait-il laissé son nom au pays d’Estaires ? Vredius dit qu’un sanctologe de Terrouenne nomme Estaires : "Etii Verra". Le nom flamand Stegers qui veut dire échelle, parce qu’on monte de là vers Bailleul ; ou pont en bois, steg, nous semble la vraie étymologie. En roman, on écrivit Estères, en latin Eterra ; Adam, évêque de Terrouenne, écrit, en 1221, Estaires.

En 1855, on découvrait à Estaires des tombes mérovingiennes.

D’après M.L. Chamonin, aux temps mérovingiens, Estaires aurait été une villa royale. (Circa 866, DIPLÔME DE CHARLES LE CHAUVE AU PROFIT DE SAINT VAAST, LEMIRE, OP. DIPL. T. II, P. 932. VANDRIVAL, CART. DE SAINT VAAST, P. 39.) Les saints Vitrice, Avitus et Antimond évangélisent « la nation dure et obstinée des Morins », puis saint Médard, saint Éloi, saint Amand ; Sylvin, l’apôtre d’Auchy-sur-Ternoise, déploie son zèle dans le pays de Thérouanne (Capitale de la Morinie qui formera le diocèse de Terhouanne.), et S. Vulgan dans celui de Lens. 

Parmi les premiers hommes de Dieu qui ont prêché l’Évangile à Estaires, quoique plusieurs siècles après saint Vaast, on ne saurait oublier saint Amé, cet évêque de Sens exilé par Ébroin à Bruel, Merville, où il mourut abbé du monastère fondé par le leude saint Maurant ou Mauront, le fils du duc de Douai. Saint Amé annonça la foi sur les bords de la Lys. Lestrem et Nieppe le reconnaissent pour le patron de leurs églises.

Un siècle plus tard, les Normands remontaient la rivière jusqu’à Minariacum et Bruel, et n’y laissaient que des ruines. Les habitants de la ville gallo-romaine donneront ensuite naissance à Estaires et  La Gorgue  tandis que les moines de St-Maurant réfugiés dans le castrum du duc Adalbald y formeront le célèbre chapitre de St-Amé.

* Merville, Morghem, de mor, moer ou mer, et de ghem, villa ou ville. De moer viennent : moëres, marais, Morinie ; et peut-être (?) Morant, Moront, Meurin, Mérin; qui vient peut-être aussi de Mérouv, Mérovée, le fondateur de Merville étant de la famille mérovingienne. Merville comme Papinghem (St Venant) villa de Pépin, signifie villa de Mauront; ou ville sise dans les marais.

* Gorgue : de gurgis, gouffre; ou de gorga, claie d’osier.

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